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Antispécisme vs humanisme : une absence de débat

L’irruption en France des thèses antispécistes a immédiatement été marquée du sceau de la censure, c’est-à-dire par le refus du débat, tant de la part de tout un chacun que de l’immense majorité des intellectuels : censure des livres et brochures portant sur le refus de la consommation de viande, puis de ceux exposant les idées de spécisme et d’égalité animale, puis refus de porter le débat sur les notions fondamentales en jeu. Il faudra bien pourtant que ce débat ait lieu.

Tout a commencé au tout début des années 1990 lorsque de petits groupes militants ont commencé à remettre en cause la consommation de viande en défendant l’éthique minimaliste selon laquelle on ne doit pas faire souffrir ni tuer un être sentient sans nécessité, en soulignant que se nourrir de viande n’est pas une nécessité. Cette remise en cause rencontrait une opposition féroce, qu’on peine à imaginer aujourd’hui. Être végétarien par souci des animaux signifiait se heurter à une hostilité qui prenait de nombreuses formes. La violence même n’était pas toujours très loin : le seul restaurant végétarien de Paris au début des années 1990, l’Aquarius, se faisait régulièrement cracher sur sa vitrine. Surtout, ridiculisation et moquerie étaient constantes, visant à nous faire honte et ainsi à nous faire taire et à nous délégitimer. Le déni, la transformation des propos, réduire ce que nous présentions comme une question éthique et politique à une question de vertu personnelle, ramener un débat de fond à des considérations culinaires ou diététiques, considérer le végétarisme ou le véganisme comme un style de vie plutôt qu’un engagement, etc. : la batterie des réactions visant à nous contraindre à en rabattre était impressionnante.

Un bon exemple du refus généralisé du débat est ce qu’on a appelé les arguments absurdes. Les arguments dénués de toute valeur qu’on nous oppose encore souvent, qui ne sont ni logiques ni factuels, participent aussi à leur manière à nous faire taire ; qu’on pense au cri de la carotte, à « les animaux ne souffrent pas », à « tu es maigre/pâle… » En nous assénant n’importe quelle idiotie, on nous adresse cet implicite : « Je ne suis pas prêt à discuter vraiment avec vous. Le débat n’aura pas lieu. » C’est bien le végétarisme pour les animaux qui suscitait, et suscite encore, ces réactions quasi systématiques. C’est qu’il remet en question un ordre du monde, un ordre de domination : notre ordre social humaniste.

Plantons le décor avec quelques anecdotes significatives… Normalement, toute production régionale intéresse la Bibliothèque Municipale de Lyon, et c’est pourquoi elle avait acheté en 1990 la brochure-livre Nous ne mangeons pas de viande pour ne pas tuer d’animaux. Mais sa lecture avait tellement scandalisé le personnel que lorsque les auteur.ices se sont enquis quelques mois plus tard de pourquoi elle n’était toujours pas en rayon, une employée leur répondit qu’ils n’allaient tout de même pas prendre n’importe quelle production de secte et que c’était une question… de dignité. Quelques mois plus tard, le conservateur d’alors de la Bibliothèque Municipale reçut la personne qui avait traduit et édité un petit livre de vulgarisation de Peter Singer, Le mouvement de libération animale, pour l’informer qu’en raison de son contenu sulfureux, l’ouvrage ne serait pas mis à la disposition du public qu’au plus il serait accessible sur demande écrite et ainsi réservé aux personnes déjà averties. Le cas, disait-il, était déjà arrivé ; et de citer Mein Kampf et Suicide mode d’emploi. Son intention avouée était d’éviter de permettre au public d’être informé de l’existence de ces livres. Le problème de ce livre-ci était que « tout de même quelque chose me gêne là-dedans ». Il reconnaissait tout de même (sans être gêné) que sa réaction était la même que celle des bibliothécaires qui, dans les années 1970, refusaient les livres féministes.

Je trouve très éclairante l’association d’idée opérée par ce conservateur de bibliothèque, entre Le mouvement de libération animaleMein Kampf et Suicide mode d’emploi : leur seul point commun me paraît être qu’ils heurtaient son humanisme, bien que ce soit pour des raisons très différentes et même radicalement opposées. En effet, Suicide mode d’emploi remet en cause l’idée que la vie humaine puisse être sacrée et qu’il nous faille souffrir plutôt que d’envisager y mettre fin volontairement ; Mein Kampf envoie violemment balader l’idée d’égalité humaine et compte pour bien peu la vie de certains humains ; et L’égalité animale… consacre par contre l’idée d’égalité, mais en contestant qu’elle reste indûment restreinte aux seuls humains ! La contestation de la sacralisation de la vie humaine est vraiment leur (seul !) point commun et cette censure opérée par une bibliothèque illustre bien que toute remise en cause de l’humanisme est ressentie comme une forme de blasphème et d’insanité – et peut même sans scrupules être amalgamée au nazisme. Contester le Bien (humaniste), c’est s’exposer à être rangé du côté des forces du Mal !

Aujourd’hui toujours…

De nombreuses bibliothèques continuent de refuser d’acheter des livres antispécistes. Assez souvent, la censure des livres s’est reportée sur la littérature jeunesse : il faut protéger nos enfants. On considérera que tel ou tel livre animaliste constitue une propagande inacceptable alors que nombre d’illustrés présentent des animaux de ferme heureux gambadant dans les prés, reflétant une réalité… mensongère – 99 % des lapins réellement existants sont reclus dans de minuscules cages grillagées, de même que 95 % des cochons sont élevés sur caillebotis en bâtiments, etc. La censure des idées peut prendre d’autres chemins. Ce peut être la censure des mots. Ainsi, il y a trois ans, « l’Académie française des Vétérinaires s’était [opposée] farouchement à l’utilisation de sentient/sentience, par peur que la frontière entre les humains et les animaux ne soit amoindrie et que des dérives dangereuses ne compromettent la supériorité humaine sur les animaux : “Ces termes, s’ils étaient retenus, seraient rapidement utilisés de façon abusive avec un risque certain de servir d’arguments aux tenants de l’égalité entre l’Homme et les animaux, quelle que soit leur espèce, voire par les juristes souhaitant accorder une personnalité aux animaux.” » Quelle forme prend aujourd’hui le refus du débat ? Les médias se font désormais l’écho des actions antispécistes, ou même parfois (plus rarement) des thèses antispécistes elles-mêmes, présentant éventuellement la notion de spécisme ou celle de l’égalité animale. Mais ils continuent de faire l’impasse sur le débat de fond sur la légitimité du spécisme. La plupart des revues et magazines, y compris spécialisés, se gardent bien d’examiner et soupeser les arguments, de prendre parti. Les idées antispécistes sont exposées, de même que les arguments hu- manistes qu’on leur oppose, sans que les unes et les autres soient analysées. On les présente comme on présenterait des différences de goûts et de couleurs (dont on sait bien qu’on ne discute pas) : certaines personnes sont opposées au spécisme, d’autres le défendent, c’est ainsi. Jamais la validité des arguments n’est critiquée, jamais des conclusions n’en sont tirées. Pourtant, depuis la parution de La Libération animale de Peter Singer en 1975, dans le monde entier ses idées ont été passées au crible de la critique et ont fait l’objet de débats incessants, passionnés mais rigoureux, dans les cercles académiques… non francophones. La quasi totalité des chercheurs en philosophie morale qui se sont penchés sur la question tombent d’accord sur le fait que le spécisme est effectivement indéfendable : considérer l’espèce d’un individu pour prendre en compte ou non ses intérêts n’est ni plus ni moins justifiable que prendre en compte sa « race » ou son sexe. Il n’existe aucune raison logique d’utiliser ce critère, qui reste fondamentalement arbitraire (on pourrait aussi ne considérer que les gauchers, par exemple). En fait, selon les recherches contemporaines en éthique, on devrait prendre en compte les intérêts (à ne pas souffrir, par exemple) de l’ensemble des êtres capables de ressentir des sensations et/ou des émotions. En effet ce critère de la sentience implique qu’ils ont des intérêts (comme ne pas souffrir) : ils sont affectés subjectivement par ce qui leur arrive et donc leur vie leur importe du fait qu’elle peut se passer bien ou mal. Contrairement à d’autres critères, celui-ci n’a rien d’arbitraire : « La capacité à souffrir et à éprouver du plaisir est une condition nécessaire sans laquelle un être n’a pas d’intérêts du tout, une condition qui doit être remplie pour qu’il y ait un sens à ce que nous parlions d’intérêts. »

Je soutiens qu’il ne peut y avoir aucune raison – hormis le désir égoïste de préserver les privilèges du groupe exploiteur – de refuser d’étendre le principe fondamental d’égalité de considération des intérêts aux membres des autres espèces.

Peter Singer, La libération animale [1975], Grasset, Paris, 1993

Le spécisme est condamné également dans ses formes indirectes, où ce n’est pas simplement l’appartenance d’espèce qui est invoquée, mais la possession de telle ou telle caractéristique censée être typique de l’humanité (liberté, conscience réflexive, langage, culture, histoire, raison ou religion, moralité, art et amour–au choix ou tout à la fois). C’est que ces caractéristiques ne constituent pas non plus des critères pertinents, car elles n’entretiennent aucun lien non plus avec la question de comment on doit traiter quelqu’un. Devrait-on donner plus d’importance aux intérêts des gens selon leur QI, par exemple ? Un grand nombre d’humains, des nourrissons aux personnes séniles, ne présentent pas du tout ces caractéristiques censées représenter l’humanité ; devrait-on s’autoriser à les égorger pour les faire rôtir ? Surtout, pourquoi la souffrance ou la volonté de vivre d’une personne « rationnelle » devrait-elle être mieux prise en compte que celles d’une personne moins « intelligente » ?

On entend par contre beaucoup nos opposants

Depuis 1992, de nombreux intellectuels français sont montés au créneau contre l’antispécisme, en invoquant précisément telle ou telle de ces caractéristiques censées constituer un « propre de l’homme » révélateur d’une exceptionnalité humaine. Ces philosophes français croient échapper à la critique de la philosophie analytique dite anglo-saxonne, considérée comme platement terre à terre, parce qu’eux considèrent des caractéristiques métaphysiquesélevées. Ainsi, selon leur précurseur Luc Ferry, nous aurions pour nature, paradoxalement, de ne pas avoir de nature, contrairement aux autres animaux qui expriment simplement la nature de leur espèce ou de leur race. C’est le fait d’être des êtres de liberté, alors que les animaux seraient (restés) des êtres de nature, qui est censé nous octroyer une dignité spécifique, cette dignité humaine qui justifie que nous ayons des droits et les animaux non, qui justifie du coup que nous ayons le droit de les asservir et de les tuer pour notre commodité. Cette liberté humaine se détache sur fond de déterminisme naturel dont les animaux seraient l’incarnation. Prisonniers de leurs instincts, ils seraient agis par leur nature, n’auraient pas véritablement de subjectivité et feraient pleinement partie de « la Nature ». A cela, des antispécistes rétorquent que la Nature n’existe pas (ni comme ordre naturel, ni comme entité douée de finalité), que les natures sont également une vue de l’esprit et que si liberté il doit y avoir, les animaux aussi en témoignent.

Nos humanistes français voient dans les différents « propres de l’homme » qu’ils invoquent, non pas des raisons rationnelles de nous accorder des droits, mais des signes d’une nature humaine supérieure. C’est notre humanité qui fait de nous des êtres d’exception, une espèce élue, à part, un règne émergent dans l’ordre du monde, qui doit susciter le respect voire la vénération. C’est donc notre humanité, notre essence humaine, que nous devons respecter en nous-même et en les autres. Cette conception de l’éthique a été critiquée dès les tout débuts du mouvement antispécistes francophone, dans un texte inaugural, « Qu’est-ce que le spécisme ? ». Hélas, personne ne s’est jamais soucié de répondre aux arguments de fond exposés dans ce texte.

[Les animaux] sont perçus également comme ayant “une nature” qui les détermine entièrement, perçus comme des êtres qui sont déjà en naissant tout ce qu’ils seront par la suite, des spécimens indifférenciés de leur espèce, immergés dans “la Nature” (…) ou, comme le dit C. Guillaumin à propos des femmes, “des êtres clos, finis qui poursuivent une tenace et logique entreprise de répétition, d’enfermement, d’immobilité, de maintient en l’état du (dés)ordre du monde”.

Y. Bonnardel, “De l’appropriation à l’idée de nature”, Cahier antispéciste,11, 1994

En fait, le débat devrait porter sur la prétention des humanistes à poser une supériorité humaine (et une infériorité animale), cette supériorité étant censée justifier droit de vie et de mort sur les non-humains. C’est précisément ce dont il n’est jamais discuté. On comprend pourquoi : les idées de nature ou d’essence (« humaine » ou « animale ») n’ont plus cours depuis belle lurette, ni scientifiquement ni philosophiquement – si ce n’est lorsqu’on en vient à parler de la question animale ! L’essentialisme postule qu’il y a dans chaque être un principe actif doté d’une finalité, qui le fait être ce qu’il est, qui préside à son développement et qui est également ce qui le définit. On a longtemps expliqué le monde en recourant à ces notions de nature, d’être ou d’âme, mais on sait aujourd’hui que les êtres vivants ont des causes d’ordre physique (physiologique), qu’il n’y a pas d’essence à débusquer derrière la réalité d’un être, qui l’expliquerait et lui donnerait sa valeur. Or, les notions de supériorité et d’infériorité en soi n’ont de sens que dans un référentiel essentialiste : ce sont les essences qui sont plus ou moins parfaites et qui s’étagent sur cette fameuse échelle des êtres qui hante la civilisation occidentale depuis l’Antiquité. C’est notre nature qui nous positionne comme un être supérieur ou au contraire nous définit comme un sous-être.

Non seulement nous ne devrions plus, d’un point de vue factuel autant que logique, raisonner en termes de natures des êtres, et donc non plus en termes de supériorité ou d’infériorité en soi, mais nous devrions également nous rappeler qu’il ne s’agit pas là de croyances sans conséquences : dès sa formulation par Aristote il y a 2500 ans, l’essentialisme servit à justifier la domination sur les femmes et les enfants (en plus des animaux) ainsi que l’esclavage, et il reste de nos jours utilisé lors des guerres et des génocides, mais aussi pour continuer à exploiter différents groupes humains (racisme, sexisme). Ceux qui sont désignés à être exploités ou massacrés se voient attribuer une nature spécifique inférieure ou nuisible, et sont regroupés dans une même catégorie d’essence (ils ne sont plus que des spécimens d’une nature particulière), quand ceux du groupe dominant s’assignent bien évidemment une nature supérieure qui leur donne droit d’asservir les « autres ». C’est alors un ordre du monde qui assoit leur domination.

Bref, la révolution que porte la philosophie morale contemporaine consiste à considérer les individus pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire, pour leur expérience vécue, et non pour leur appartenance à telle ou telle catégorie biologique comme l’espèce ou la race, et elle n’accorde plus de crédit à ces histoires d’infériorité ou de supériorité. D’un point de vue éthique, il s’agit là d’un progrès fondamental. Sa concrétisation implique la critique de l’humanisme, qui est précisément l’application à la notion d’humanité d’un filtre essentialiste et supérioriste (hiérarchiste) et qui promeut un chauvinisme d’espèce au détriment d’un véritable universalisme. Mais cette révolution n’aura pas lieu si le débat de fond, qui porte sur l’invalidité de l’humanisme, c’est-à-dire sur son essentialisme et sur son recours à l’idée d’une échelle des êtres, ne peut avoir lieu.

Philippe Nous, antispéciste

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