Médiaphi

Des animaux et des anars

Révolution socialiste et statut de l’animal

Dès le XIXème, le socialisme a cherché à émanciper l’homme de l’exploitation capitaliste, mais quelle place a été faite à la question animale ? Le courant marxiste auquel on pourrait penser en première instance semble par exemple avoir fait peu de cas de la question. Cela n’a rien d’étonnant puisque dans les textes l’animal, loin d’apparaître comme un camarade à émanciper, est le plus souvent posé comme ce dont il faut se distinguer. Il s’agit pour le prolétaire de ne pas être rabaissé à l’animal, c’est-à-dire à la satisfaction des seuls besoins que nécessitent sa reproduction matérielle. C’est ainsi que sont d’abord considérés les animaux : des vivants pour qui la seule reproduction matérielle suffit. L’aliénation capitaliste « dérobe les humains de quelque chose qui leur est dû en tant qu’êtres humains » (Lawrence Wilde, « The creatures, too, must become free : Marx and the Animal/Human distinction », Capital & Class, vol.24, octobre 2000). La révolution apparaît en cela comme concernant seulement l’humain.

On peut malgré tout noter que Marx avait relevé que lors du passage de la société féodale à la société capitaliste, le statut de l’animal avait été transformé. Aussi écrit-il dans une note du Capital que Descartes, « en définissant les animaux comme de simples machines, partageait le point de vue de la période manufacturière, bien différent de celui du Moyen-âge […] d’après lequel l’animal est l’aide et le compagnon de l’homme » (Quatrième section, XV, 2). Si le passage d’une organisation féodale à une organisation capitaliste implique le changement du statut de l’animal, on peut s’interroger sur la place de l’émancipation animale dans les perspectives révolutionnaires socialistes. Le marxisme du XIXème semble avoir apporté peu de réponses. Le courant anarchiste, lui, a pris en charge cette question, jusqu’à faire de l’éthique animale une condition du progrès social.

Anarchisme et solidarité animale

Lorsqu’on se penche sur l’anarchisme du XIXème, difficile de passer à côté des considérations sur la condition animale : la libération animale peut apparaître comme une condition nécessaire à la réalisation (véritable) du socialisme, c’est en ce sens qu’ Élisée Reclus écrit dans sa Lettre à Richard Heath de 1884 que « si nous devions réaliser le bonheur de tous ceux qui portent figure humaine et destiner à la mort tous nos semblables qui portent museau et ne diffèrent de nous que par un angle facial moins ouvert, nous n’aurions certainement pas réalisé notre idéal. » Le parallèle fait entre l’homme et l’animal posé comme un « semblable » est frappant. Dans les écrits anarchistes de l’époque, il est fréquent de trouver ce type de rapprochements. Si on leur a parfois reproché une anthropomorphisation excessive, ces rapprochements permettent d’englober les animaux dans une communauté morale du vivant. Cela permet d’établir des analogies entre les traitements infligés aux animaux et ceux imposés aux humains. À ce propos, Louise Michel déclare dans ses Mémoires : « On m’a souvent accusée de plus de sollicitude pour les bêtes que pour les gens ; pourquoi s’attendrir sur les brutes quand les êtres raisonnables sont si malheureux ? C’est que tout va ensemble, depuis l’oiseau dont on écrase la couvée jusqu’aux nids humains décimés par la guerre. La bête crève de faim dans son trou, l’homme en meurt au loin des bornes » (Première partie, XI). Les liens tissés entre destin de l’humain et de l’animal sont décidément explicites.

« On m’a souvent accusée de plus de sollicitude pour les bêtes que pour les gens ; pourquoi s’attendrir sur les brutes quand les êtres raisonnables sont si malheureux ? C’est que tout va ensemble, depuis l’oiseau dont on écrase la couvée jusqu’aux nids humains décimés par la guerre. La bête crève de faim dans son trou, l’homme en meurt au loin des bornes. Et le cœur de la bête est comme le cœur humain, son cerveau est comme le cerveau humain, susceptible de sentir et de comprendre. On a beau marcher dessus, la chaleur et l’étincelle s’y réveille toujours. Jusque dans la gouttière du laboratoire, la bête est sensible aux caresses ou aux brutalités. Elle a plus souvent les brutalités : quand un côté est fouillé, on la retourne pour fouiller l’autre ; parfois malgré les liens qui l’immobilise, elle dérange dans sa douleur le tissu délicat des chairs sur lequel on travaille : alors une menace ou un coup lui apprend que l’homme est le roi des animaux. »

Mémoires de Louise Michel, écrits par elle-même, Première partie, XI, 1886

Communauté morale du vivant

L’inclusion de l’animal dans la communauté morale fait l’objet d’un effort théorique. Dans son livre L’Entraide, un facteur de l’évolution, qui se veut d’abord une réponse au darwinisme social, Pierre Kropotkine met en avant l’entraide comme facteur déterminant dans la lutte pour l’existence. Mais il ne s’arrête pas aux sociétés animales, et veut donner à voir un lien continu entre ces dernières et les sociétés humaines. Il veut montrer que le progrès historique repose sur le développement des relations d’entraide et des sentiments moraux que l’on trouve déjà dans la nature. Les sentiments moraux sont ramenés à un « besoin naturel de races animales » qui est en premier lieu utile à la survie de l’espèce. Le fondement de ces sentiments se résume ainsi : « Est-ce utile à la société ? Alors c’est bon. Est-ce nuisible ? Alors c’est mauvais » (La morale anarchiste). Kropotkine rattache l’idée de progrès à l’extension de ces sentiments. Ce rattachement apparaît avant la publication de l’Entraide dans un texte de 1889 intitulé La morale anarchiste : « Cette idée [celle de la moralité naturelle] peut-être très rétrécie chez les animaux inférieurs […] chez les fourmis, elle ne sort pas de la fourmilière. […] Il faut dégorger la nourriture aux membres de la fourmilière, jamais aux autres. […] Et l’homme civilisé, comprenant enfin les rapports intimes, quoique imperceptibles au premier coup d’œil, entre lui et le dernier des Papouas, étendra ses principes de solidarité sur toute l’espèce humaine et même sur tous les animaux. L’idée s’élargit, mais le fond reste toujours la même. » Le progrès historique apparaît indissociable d’une extension des sentiments moraux : l’éthique animale se trouve bien liée aux perspectives de progrès, elle a bel et bien été un sujet pour les socialistes anarchistes du XIXème.

Pierre Kropotkine vers 1900, auteur inconnu

Pourtant, cet héritage semble s’être effacé au cours du XXème, sans doute en partie car, à cette époque comme l’indique Éric Baratay, « les élites adhèrent en masse à l’idée d’une exploitation de la nature tandis que le marxisme, qui fait de cette exploitation une caractéristique de l’homme, l’emporte sur les autres utopies parmi les militants sociaux » (Bêtes de somme. Des animaux au service des hommes). Pourtant, cet héritage reprend du poids. La formalisation récente de sous-courants comme le vegannarchisme rappelle ces liens. Cependant, les conditions de l’exploitation animale changent. On peut penser au réjouissement d’Elisée Reclus lorsqu’il écrivait que « les abattoirs [étaient] déjà relégués dans les faubourgs » (A propos du végétarisme) et voyait là le signe d’une honte humaine à tuer les animaux. Aujourd’hui, les abattoirs se trouvent effectivement loin des centres-villes, mais ironiquement le dévoilement public des scènes s’y déroulant est une méthode importante des associations de défense des animaux. Reste qu’il est offert à celle ou celui qui se préoccupe de la condition animale le legs historique d’une pensée de l’abolition des clivages entre espèces et de l’absence de fondement d’une domination des hommes.

Justin Nony

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