There is No Alternative

Vendredi 14 décembre 2012 - 20:00
Lieu : 
Sébastien Valignat
Description : 

Auteur : Simon Grangeat
Mise en scène : Sébastien Valignat

Compte rendu : 

"Think outside the box"

Au début, il y a une boite en carton. Sur laquelle un mot dessiné au marqueur noir, dans un coin, "Subprime". Bref, au début était le carré ; devenu réel et concret ce carré devient la boîte. Celle de notre intelligence, de notre raison, de nos convictions, de nos peurs, et de notre système. Système qui ce soir sera économique. Faisons jouer l'étymologie et nous aurons la science de la maison : science de la "boîte".
Celle-ci d'ailleurs se transforme vite, elle devient maison, le temps d'une apparition d'un pauvre "subprime" américain, Paramo, qui se fait berner. Puis la "boîte" s'articule en office d'une banque, puis se re-déploie en labo de sciences économiques qui nous ré-invente l'alchimie financière. Elle s'ouvre, et nous fait découvrir les "boites" des traders, et se re-ferme avec la maison du subprime qu'il devra quitter. Enfin, ultime "mise en boîte" d'un chef d'Etat se faisant moucher par la banque. Ce banquier clôt définitivement la pièce par un "Empêchez-moi, c'est vous qui dictez les règles du marché. Empêchez moi vous dis-je. Empêchez-moi...".
Si l'explication consiste à déplier un problème et en aborder ainsi la complexité par une mise à plat des différentes facettes, cette pièce de théâtre écrite en 2008, par Sébastien Valignat et Simon Grangeat, est une réussite complète. Nous voyons tour à tour des citoyens, des agents de notations, des banquiers, des traders, des chefs d'entreprises et d'états, qui incarnent les différentes pièces du puzzle qu'est la Crise. Cette grande crise des subprimes de 2008 qui n'en finit pas de se répercuter. Nous suivons l'évolution de celle-ci avec facilité grâce à la didactique ludique des termes ABS, CDO et CDS, où l'absurde se mêle à l'humour dont nous connaissons tous la tragique ironie.
Les excellents acteurs nous emmènent au coeur de cet immense problème philosophique qu'est la relation économie et politique, avec si peu d'objets, de moyens et de fioritures inutiles que c'en est un plaisir intellectuel intense. Une amie m'a même avoué que ce travail théâtral remplaçait aisément ses quatre années d'éco à Science-Po. Ensuite, les murs du nouveau théâtre du 8&232me arrondissement (qui n'est pas si loin que ça) ont hébergé une discussion avec les acteurs et les metteurs en scène, le temps de clarifier certains termes, de raconter d'autres anecdotes et surtout de raconter la création de ce spectacle. Né dans l'étonnement de la crise de 2008, il a mûri pendant deux ans pour élaborer la fine alchimie entre les différentes scènes.
Comme toujours le plus intéressant de cette discussion a été d'observer la réaction du public face à cette pièce. Les mécanismes de cette crise nous semblaient si simples désormais que nous ne pouvions qu'annoner tous en coeur que nos dirigeants étaient, ou tous des pourris, ou des ânes bâtés. Différents outils psychologiques ( "Ils sont dans le stress constant."), sociologiques ("C'est tout un milieu qui pense comme ça.") et politiques "("S'ils ne sortaient pas tous de l'ENA.") étaient à notre disposition pour taper sur ce système dont nous serions les premières victimes ? Bref, la route était courte pour nous identifier à ce pauvre Paramo et critiquer le système, en tant que personne neutre et bien sûr innocente. Sans rien enlever au mérite de la pièce, la réflexion qu'elle ouvre nous met face au paradoxe de la boîte. Pour sortir de la boîte et penser autrement, il faut bien évidemment avoir conscience d'être à l'intérieur de celle-ci, et que nous ne pourrons jamais connaître que l'intérieur de celle-ci.
Discuter objectivement d'un système, fut-il économique, doit toujours commencer par bien se rendre compte que nous sommes des acteurs intérieurs à ce même système. Nous ne pouvons nous placer en dehors, avec l'objectivité de Dieu. Aussi, je relie cette réflexion avec l'ouvrage Le philosophe et ses pauvres, ré-édité en 2010 où Jacques Rancière nous met en garde contre la dichotomie radicale des discours de domination. Les choses ne sont pas ou toutes blanches ou toutes noires, et manquer de subtilité et de nuances dans le découpage des responsabilités de chacun ne peut que nous faire tomber dans une fausse paranoïa de victimes. Le monde ne se divise pas radicalement entre "victime" et "traître". Dans la crise économique qui soulève le monde moderne, nous ne sommes pas des victimes toutes blanches d'innocence et ceux qui nous gouvernent ne sont pas des bourreaux noirs de leurs méfaits.
Ce constat et cet appel à la subtilité n'ont pour moi qu'un seul but. Si la situation actuelle est telle qu'elle a besoin d'évoluer, ne croyons pas que nous n'avons rien à faire et que nous avons tout à attendre de nos dirigeants. Il est encore temps pour nous d'agir et de devenir acteurs de notre boîte. Après tout, si le théâtre donne un monde à ses acteurs, faisons du monde un grand théâtre dont nous serons à notre tour les acteurs.