Six personnages en quête d'auteur

Dimanche 23 novembre 2014 - 16:00
Lieu : 
Théâtre National Populaire de Villeurbanne
Description : 

Auteur de la pièce : Luigi Pirandello
Metteur en scène : Emanuel Demarcy-Mota
Plus d'infos : www.tnp-villeurbanne.com

Sur la scène d’un théâtre, tandis que l’on répète quelque pièce, fait irruption un groupe de gens : le Père, la Mère, la Fille, le Fils et deux Enfants plus jeunes. Au Metteur en scène stupéfait, le Père explique alors qu’ils sont issus tous les six de l’imagination d’un auteur, lequel les a doués de vie sans réussir pour autant à dénouer leur histoire. Ainsi livrés à eux-mêmes, ils se sont mis en quête d’un dramaturge qui puisse les sortir du chaos. Dans cet espoir, ils vident leur cœur devant le Metteur en scène ; ne cessant de s’interrompre et de se contredire, chacun se montrant uniquement soucieux d’élucider son propre cas, de se justifier et enclin à s’attendrir sur lui-même. Toute l’intrigue telle qu’on la peut suivre, se résume en une sorte d’état de fait : La Mère avait épousé le Père et lui a donné un Fils ; s’étant s’éprise ensuite du secrétaire de son mari, elle avait eu avec lui trois enfants. Puis le Père et la Mère s’étaient perdus de vue. À la mort de son amant, la Mère était revenue s’établir dans la ville. C’est alors que la Fille tombe sous la coupe d’une certaine Madame Pace qui tient une maison de rendez- vous. C’est là que le Père et la Fille, ignorant leurs liens, se retrouvent, jusqu’au jour où la Mère survient et leur révèle la vérité. Honteux et avili de ses désirs, succombant sous les accusations de sa Fille, le Père décide alors d’accueillir la famille chez lui. Mais le Fils n’entend pas tolérer leur présence. Tout s’envenime de plus en plus…

Compte rendu : 

« Un théâtre vide, un plateau nu, inutile de faire semblant. » C'est par ses mots qu'Emmanuel Demarcy-Mota, metteur en scène de la pièce commence son introduction.

Ce dépouillement premier de la scène sur lequel s'ouvre la pièce ne sera que les premiers pas vers une véritable déconstruction du théâtre par Pirandello. Il s'agit non pas d'une destruction nihiliste qui ne viserait qu'à critiquer l'art du faux qu'est le théâtre, mais c'est bien plutôt une interrogation radicale sur la puissance de l'apparaître qui se trouve soudainement en jeu.

Qu'avons-nous, ce soir, devant nous ? Détaillons quelque peu la physique scénique de Pirandello (ce que Gérard Genot appellera la « combinatoire » pirandellienne).

Tout d'abord une scène vide où déambule un technicien qui, de son marteau, cherche à améliorer le décor de la pièce, puis repars par la salle. Subtilement, en quelques secondes, Pirandello nous montre les trois niveaux de sa réflexion : scène, décor et salle seront ses trois lieux où se joueront son drame.

Ensuite, nous voyons des comédiens qui rapidement se promènent dans ces lieux. Chacun à sa façon. Les acteurs arrivant au travail – en retard pour l'une d'entre eux – se croisent et se recroisent dans la salle. Les éléments se montent, on discute, on travaille et on joue, c'est le lieu de la vie réelle. Ces acteurs vont parfois se transformer lorsqu'ils évoluent dans le décor. A ce moment-là, ils deviennent des rôles. Ceux d'une première pièce avortée d'abord, puis celle que le metteur en scène improvisera. Enfin les personnages surgissent du néant. Le Père, la Mère, la Belle-Fille, le Fils, le Garçonnet, et la Fillette n'ont pas de noms, rien de matériel, et ils n'évolueront que sur la scène. Sans jamais pouvoir en sortir, même si certains, comme le Fils, le désirent. Ou auraient pu le désirer.

La mécanique prend place ; les acteurs dans la salle, les rôles parmi le décor et enfin les personnages cloués à la scène.

Que font maintenant ces différents comédiens ? Tour à tour, leur nature s'expriment et les péripéties de la pièce ne font que montrer de façon fascinante à quel point ces comédiens ne sont pas dans les mêmes réalités. Pirandello réussit ce tour de force de nous dévoiler les trois plans du théâtre d'une façon si nette qu'elle n'a pas d'égale, fusse dans Shakespeare ou ailleurs.

L'acteur, dans la salle, est un être possédant une personnalité fixe, ou mieux on peut le qualifier de caractère. Il y aura là la star un peu pimbêche, le jeune premier impulsif et naïf, l'enjouée, les deux clowns-techniciens un peu maladroit, l'assistant un peu pédant un peu jaloux. Ces acteurs, avec leurs caractères, permettent techniquement de représenter une histoire, et leur naturel les poussent à nous jouer une comédie légère et sympathique, mais frivole et sans fond.

Le personnage, lui, est tout autre, on ne peut dire de lui que c'est un caractère car rien en lui ne lui est propre. Toutefois sa nature est aussi fixe que celle de l'acteur ; c'est une fonction théâtrale. Une fonction dramatique plus précisément, qui pourrait être représentée par n'importe quel acteur et qui se cache aussi derrière chacun de leurs jeux. Le père pourrait se nommer Remord, la mère ; Douleur, la Belle-Fille ; Vengeance, le Fils ; mépris, la Fillette ; innocence et le garçonnet ; Folie. Sans oublier Mme Pace ; Vice. Leur histoire sera un récit, et un récit mélodramatique.

Ainsi acteur et personnages se battent peu à peu pour être un rôle (la troisième entité) sur le lieu du décor. Ces rôles vont être le lien entre les deux natures si fixes. Ce sont des formes toujours en devenir de l'histoire jouée. Plus précisément, le rôle est l'incarnation tragique de la volonté de vivre des personnages qui ne rejoint pas la vie matérielle des acteurs.

Ici, les trois niveaux, que la naturelle artificialité du théâtre fait toujours coïncider, ne se croisent pas harmonieusement. Ils se choquent et se réfractent mutuellement.

Les personnages sont des fonctions fixes qui restent sur scène en cherchant désespérément à jouer leur récit tragique ; enfermés dans le passé.

Les acteurs, personnalitées ou caractères tout autant fixes, se présentent et se représentent à vide dans la salle, pour être une comédie sans ambition ; emprisonnés dans l'inconscience de leur présent.

Enfin, les rôles restent des formes incertaines, et qui ne parviennent pas à mener le déroulement de l'histoire parmi les décors. L'incarnation ne se réalise pas et la pièce hésite à être jouer, par exemple, entre la Belle-Fille et la Jeune Première ; pas de futur pour cette histoire.

Ainsi, si nous avons six personnages en quête d'auteur, nous avons aussi six acteurs en quête de metteur en scène et surtout un imaginaire en recherche de réalité. Car il me semble que Pirandello nous prévient ici que le vouloir de l'auteur (incarné par les personnages) ne se mélange pas si aisément avec le pouvoir du metteur en scène (incarné par les acteurs). Le rôle naît de cette rencontre et pas seulement au théâtre, me semble-t-il, mais pour nous aussi, dans notre vie quotidienne.

Comment ce que nous voulons être devient-il ce que nous pouvons être ? Et comment ce que nous pouvons être parvient-il à être attentif à ce que nous voulons être ? Ne sommes-nous pas toujours à la fois personnages et acteurs de nos vies, avec cette frustration immense de ne saisir que par instant -merveilleux, sublime et extatique - l'harmonie de ces deux puissances, et enfin jouer juste le rôle de notre vie ?

C'est ce que dans le préambule d'une autre pièce (La Tragédie d'un acteur) Pirandello formule ainsi : « reste à voir si nous pouvons être tels que nous voulons. »

Volontairement je laisse de côté les interprétations toutes ébauchées des pièces de Pirandello que l'on a entendu depuis 70 ans. Distinction entre vie et forme ? Vérité matérielle versus vérité idéale ? Ou encore dialectique du possible, réel et virtuel ? Rien de tout cela ne me parle autant que l'angoisse existentielle qu'exprime Pirandello ici et que les acteurs de la troupe du Théâtre de la Ville ont su si bien rendre (remercions-les encore une fois). Qui sommes-nous ? Ni ce que nous voulons être, ni ce que nous pouvons être, mais toujours ce fragile équilibre des deux puissances. Qu'il est difficile et hasardeux de s'incarner soi-même parfaitement, ne serait-ce qu'un instant.

Nous nous sentons alors si solidaire de ce malheureux metteur en scène, qui tout au long de la pièce, tente de faire coïncider le monde des acteurs et celui des personnages dans un lieu unique. Dans ces efforts se lit les deux hantises de Nietzsche : se voir comme l'homme d'un seul acte (tel le Remord du Père) et ne pouvoir se contempler dans le reflet net du regard d'autrui (ce qu'exprime les larmes de l'actrice tentant de jouer la Belle-Fille).

Sommes-nous des personnages ? Des êtres-pour-soi-même-seul ? Ou bien des acteurs ? Des êtres-pour-autrui ? Ni l'un, ni l'autre, indéfiniment. Et la vie est ce drame toujours recommencé. Celui d'un réseau de regard qui hésite sans cesse à se dire.

Christophe Point