Sentence sardanapalesque

Auteur de l'article: 
Yoann Loir
Rubrique: 
Littérature
Médiaphi correspondant: 
Texte de l'article: 

Fondées sur une chronologie iconographique moderne de la fin des temps dévoilant quelques méditations comiques récemment occasionnées en un mauvais esprit.
 
 
Les révoltés l’assiégèrent dans son palais... Couché sur un lit superbe, au sommet d’un immense bûcher, Sardana- pale donne l’ordre à ses esclaves et aux officiers du palais d’égorger ses femmes, ses pages, jusqu’à ses chevaux et ses chiens favoris ; aucun des objets qui avaient servi à ses plai- sirs ne devait lui survivre. (Eugène Delacroix, Salon de 1827)
 
 
Hécatombe
 
 
L'Aurore n'était pas et seules les lanternes luisaient sur les draperies flamboyantes, dernières parures des corps endormis aux doigts crispés en leur ultime spasme sur la gaze rosée.
 
Calme souverain des portraits enchâssés, vibrant de ter- reur et d'envie, s'évaporant en torches tressées de henné - chairs qui s'offriront quelques heures encore aux crocs si peu féroces auxquels pourtant en sa pudeur éthérée l'âme parfois se refuse.
 
Vos cris, je les vois, reines baignées de safran ! mêlés à votre or et diamants dont vos félins mouvements possè- dent seuls la science et l'harmonie. Ce soir d'été – qui a vu vos yeux de vache s'ouvrir sur toutes les flammes de l'En- fer – que le Prince vaporeux a commandé. Ce soir d'été – auquel Sardanapale au Poète a sacrifié – a vu s'endormir dans la Cité assiégée la splendeur à venir avant l'incendie rageux sur l'autel consumé. Homère, exhumé à Scio par un si peu antique fossoyeur, de sa mort renouvelée délivra la sentence :
 
Au Prince qui alluma son bûcher pour défier le lendemain funeste, l'Aurore miraculée ne montera plus sur son trône superbe ; chaque lustre dévoilera chaque nuit passée sous le joug d'un Hymen rieur, claquant des dents et singeant le Paradis en un vaste lupanar, implorant pour tribut la réponse à l'énigme qui concentre l'hécatombe dans l'ins- tant. Cent femmes en une idolâtrées – tu voueras ta vie à cette piété.
 
L'obscurité sur le palais brûlant tomba comme le soleil dans la camera obscura. Les espaces infinis offrirent au désir un plaisir efféminé, attirant en son gouffre l'étendue exténuée, fine comme une toile sans pigments, en faible posture comme une allumette craquée tête en bas.
 
 
Parousie
 
 
Pénétrer en ces chambres bondées, fameux repères de l'émerveillement de la populace, a pu sembler au poète le comble de l'immoralité. Devant celles-ci, la sensua- lité s'exerce en convoitise – leur commerce étant fermé, l'extase ne sera pas glanée. Mais reste derrière l'orgie la goinfrerie sournoise qui se propage en échos, de sourires familiaux en sourires familiaux et dont on ne saurait dire, des petits ou des beaux, lesquels sont les plus affamés et lesquels sont les plus gros. Ainsi, d'une déambulation au- torisée, à laquelle se livre en son lieu commun la multitude de clowns convalescents - jonglant pour un bonheur men- dié et cher payé –, chacun passe insensiblement et selon le même parcours du couloir illuminé de verre aux rotondes balustrées.
 
Panoramas et dioramas agglutinants sur l'image immense, figée par mille regards, l'œil bassement halluciné par quelques étincelles ; pour qui tout est si vaste, n'en per- cevant pas le moindre danger. Ici, où se cherchent et se fuient spectateurs et spectacles selon des rotations contra- riées, en contre-jours abrutissants et strabismes étudiés, l'art paraît sous sa lumière toute banale en rejetant pré- cieusement toute trivialité. Chancellement en l'esprit de la réflexion à la réfraction – jusqu'à ce que la bougie derrière l'écran consumée – abandonne lentement les cervelles vaporisées, fumantes devant l'incendie inévitablement répété. Encore quelques paysages anglais étalés, quelques renards en leur terrier daguerréotypés, quelques pouliches sur le boulevard exhibées : qui prendra le mieux la pose, devant son thé, son lapin ou son vernis ? Étrange confu- sion qui déplace le temps mort vers la figuration selon les rouages intimes d'une substance démocratique, unique et morcelée, qui place tout attribut pour le Tout sur des têtes à la fois chauves et échevelées. Par une hérésie sub- tile, l'attente n'est pas si longue puisque tout le monde sera couronné et chacun tonsuré ; le grand voyage n'évi- tant probablement pas les grèves – et par souci d'égalité –, on peut s'assurer d'une chose, selon la parabole arago- nienne des Beaux quartiers : On avait une pose d’un quart d’heure avant le départ.
 
 
Eschatologie
 
 
A quoi bon attendre ? Sentence moderne qui, pour être pleinement moderne et phénoménologiquement attestée, doit tomber dans une oreille apte au pidgin. N'est-ce pas en effet le bon qui attend ? Et qu'importe ce qu'il attend puisque c'est ainsi qu'il est bon : posant devant l'Oeil omniscient du photographe divin qui en tirera le portrait parfait, c'est-à-dire sincère. En certaines sciences, le travail de la lumière est plus long que celui du temps. Qui se refuse au premier trouvera son châtiment dans le second, en Dorian Gray procrastinateur, entrant dans le vif du sujet la soixantaine révolue. Car c'est bien de l'éternité qu'il s'agit - entendue toutefois comme recette cosmétique. Fraîcheur et virilité, confrontées à la profondeur d'un passé déjà bien ridé, n'ont que peu de vigueur. Et l'enfance retrouvée par un coup sur la tête ne vaut pas l'enfance, qui seule peut se regarder et voir toutes choses réelles ou idéelles enlacées. Mais, puisqu'il faut plaire aux Dames, accordons la véracité toute poétique du discours publicitaire démontrant l'éternité de la Beauté. Et jouons ainsi, en se délectant d'un Âge d'or refondu, à l'artiste idolâtrant en chaque être sa Muse, qui elle-même – postulat plus puissant encore - ne se refuse pas.
 
Entrons donc dans l'atelier du photographe, au dernier étage d'un grand boulevard, ayant percé plus d'une fois le mot « Lazare, lève-toi ! ». Les bruits des trains et voitures sont lointains, le soleil tape sur les verrières, l'air est em- baumé par on sait quel parfum antiseptique, le meublé est désuet et vide de tout objet connu. Là, sans aucune récal- citrance, accourent jeunes filles et jeunes hommes, familles de la plèbe ou nobles, hommes commodes ou augustes, poètes avec ou sans laurier et autres Césars. Nouvelle Sibylle républicaine, Nadar aux viscères doubles – haruspice d'autant plus avare – se voit sacrer la gloire à venir d'une multitude pressée d'emporter son titre en sa demeure. Si la révélation opère, l'impatience, en se mêlant aux vapeurs de mercure, signe l'échec de l'incantation picturale. Tentation oraculaire sans efficace : l'Empire n'est pas loin, mais le socialisme est plus proche. Aux côtés des bustes et portraits patriarcaux figurera donc l'icône conjugale, à même d'exaucer sa paternité asexuée, toute engrossée d'avenir acéphale, de marteaux-piqueurs, de plomb dans l'œil et de chameaux goutteux de père en fils, principaux intervenants dans l'orgie moderne. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre se resserre, au point nodal de l'érotisme légal, l'anatomie complète des désirs éparpillés de la foule, posant devant l'objectif et s'assurant de son innocence devant la positi- vité des envies. S'arrête-t-elle quelques instants pour trin- quer au potlatch, fissure-t-elle ses calices morbides, c'est pour mieux déverser devant le néant les larmes recueillies dans son dos. S'imagine-t-elle y boire quelque ambroisie, c'est pour en célébrer la perte citadine et la pâleur indicible. Réservoir percé de l'Éternel, le soleil dans sa bonté uni- voque pleut sur les hommes, déposant sur le papier leurs sarcophages de cendre dans un monde sans vent. On se rie de la contingence et on oublie qu'il est trop tard -, sinon pour en durcir les membres, pour en réintégrer les miettes. Erreur maintes fois pointée par la fantasque escrime baudelairienne :
 
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés
[...] Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Éveille dans les champs les vers comme les roses
 
Si bien que si l'on pouvait démontrer que toute Isis contemporaine, c'est-à-dire vénérée sans profondeur, est comparable à une brioche, on devrait admettre que la pho- tographie est une invention toute chrétienne et que l'œil moderne est tout photographique. Par un paradoxe réu- nies, couches immanentes des scènes ordinaires et trans- cendante du temps révolu se retrouvent pour édifier les barbes fleuries et les lèvres desséchées en totems vivants sur leurs tombeaux approchants. Le scandale de la sévé- rité raffermie - beauté cosmétique d'une morale de salon - comble par avance la singularité de l'auditeur, qui se plie sous le récit exigeant mais naturel d'une preuve dont on ne saurait attendre quelque condamnation.
 
Seules les rues désertes de Paris comportent tous les in- dices d'un crime qu'on ne sait encore voir qu'en cessant d'en perpétuer l'abominable scène. Et si l'esthéticien les compilera longuement sur son lourd dossier, qu'il ne ma- quille pas timidement le masque qu'on ne débarbouillera pas sans tempêtes ! Car chacun se couche sur son fauteuil pour en mirer sans effort la moindre nuance ; et s'en va parader en lignes désordonnées, avec ses traits fins et ses traits grossiers, chargeant d'arabesques le vide - qui jamais ne se soustrait. Toute pose est hérétique et l'éclaircie est à peine hypothèse ; surtout selon les lumières d'un Lichtenberg :
 
Je me fis comme règle que le soleil ne me trouvât jamais au lit tant que je serais en santé. Agir ainsi ne me coûta rien, puisque mon attitude envers les lois que je me prescrivis moi-même fut toujours de ne me les imposer qu'au moment où il m'apparaissait quasi impossible de les transgresser.
 
Et l'ostention étant double, l'effet, pour être total, doit alors être lui-même redoublé. Car un miroir est néces- sairement ensorcelé. S'y livrer repose indéfiniment l'âme sans enfer. Hypnose opérant sur l'âme cent fois abîmée, à laquelle pourtant le poète se refuse, redoutant fièrement l'instant cruel par lequel ses quelques pellicules spectrales le quitteront pour épouser le métal.
 
 
Apocalypse
 
 
Dans la mesure du possible, la sculpture de soi-même, ou semblables assimilations au divin, s'imposent à l'âme sans force qui sait se contempler dans la lumière. Mais qu'on ne s'y prenne pas, ce n'est pas le repos iréniste recherché après quelque guerre qui peut faire renoncer à l'atrocité : aussi vulnérable que l'on parviendra à se sentir, ce ne sera jamais la tasse matinale et sucrée de café qui sauvera d'une nuit trop arrosée. Et si, désertant les arcades du Palais-Royal, la torpeur reste de mise, viendra toujours l'idée - puisée dans des images engourdies - de s'en relever. Au matin du chan- gement, la civilisation cernée ravale le monde en un bâil- lement jusqu'à porter ses tripes sur le visage. Aussi devra- t-on soupçonner quelque dimension biographique dans le buste sénatorial de la République française, marbrée sous les traits de l'occulte et opulente Berthe de Courrière, en laquelle il faut bien reconnaître nos affinités – récentes mais peu électives. Ève moderne, nous éviterons, en ces temps agités, de te soumettre trop explicitement au com- mentaire johannique, limpide et largement diffusé (17-19). Car il semblerait en effet qu'on ne soit pas passé si loin de l'étatisation de la Devise Shadoks Kierkegaardienne : « Il vaut mieux pomper même s'il ne se passe rien que risquer qu'il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas. » Dans une hystérie indifférenciée et constitutionnellement médicamentée, le petit bourgeois et sa belle, et ses frères et sœurs se taquinant du pied, vident la tasse jusqu'au marc devant le champ de courses incendié. Conviendra-t-on de parier sur des murailles de feu dont le chiffre n'entre pas sur un ticket ? Se résoudra-t-on à diviniser la contingence sans labyrinthe au-delà d'une frustration anticipée ? Ou bien vaudra-t-il mieux, en bon justinien, coder jusqu'à exclure d'un trait et tout ensemble jeu, prostitution et phi- losophie ? De nos hiérophantes aux plannings familiaux émanent les mêmes effluves. Par l'incantation antiseptique, déduire de tout est sûr que tout est certain : allez à Taizé plutôt qu'au Minotaure ! Tout instant est apocalyptique ou aucun ne l'est. Où jadis, rue des Grands-Augustins, on peignait la fin du monde, s'ouvrent des galeries. Où jadis coulât la Seine on a pris, du désastre et des ruines, appe- lant mélancoliquement, nos plus humbles clichés. En en répétant encore l'intime geste, enfin ! l'apocalypse en une photographie ?

Épilogue
S'il fallait conclure, devrait-on avouer qu'on n'espérerait pas tant de la prière d'Hector :
Puisse la terre recouvrir mon cadavre avant que j'entende tes cris et que je te voie traînée par les cheveux.
La ville sans remparts, assiégée derrière ses barricades, voit la reine se pâmer des rires de ses maris infidèles, bouquets à la main et l'eunuque se vautrer au son de la viole de gambe. La prostitution, comme le mal, ne se contente jamais des souterrains : joie des foules, face cachée, qui trouvent trop violent le mépris du poète mais trouveront le temps venu la sanction équitable, voire aimable.