Molly

Jeudi 27 février 2014 - 20:00
Lieu : 
Théâtre et compagnie de l'Iris
Organisateurs : 
???
Description : 

Auteur de la pièce : Compagnie Protéiformes
Metteur en scène : Pascal Papini
Plus d'infos : http://www.theatredeliris.fr/la-saison-13-14/molly/index.php

Ulysse est l’œuvre majeure de James Joyce. En chacun des dix-huit chapitres, il invente un style d’écriture. C’est toute la littérature du XXe siècle qui sera déplacée par cette création. Le dernier chapitre Pénélope est l’un des premiers monologues intérieurs. C’est la (les) voix de Molly Bloom, le voyage dans les méandres de la pensée d’une femme qui nous livre son intimité, sa peur de la solitude et son désir de jouir, dans une société où la morale tient une place prédominante.

Compte rendu : 

L'action d'Ulysse se passe en un jour, à Dublin, en 1904. Le personnage d'Ulysse est un petit d'employé juif, Pénélope est sa femme Molly Bloom. Nous sommes au dernier chapitre de l'œuvre, et dans celui-ci, les hommes se sont couchés avec le jour, désormais seule Molly pense aux milles et unes choses de la vie. Ce chapitre est composé d'un seul paragraphe fait de huit phrases, sans ponctuation, ni majuscule. Il se commence par le "Oui" froid d'un constat net et se conclut par le "Oui" d'une réponse au désir d'une demande en mariage.

Comment mettre en scène un texte pareil ? L'actrice, pendant plus d'une heure, a su nous tenir en haleine, par le son de sa voix. Parfois vif et moqueur, parfois lent et mélancoliqque, le rythme de sa voix a su moduler les phrases, et découper à même le texte, un sens, avec tout ce que cela a de contradictoire ici. Avons-nous vu une direction, une progression dans ce discours? Non, le but de Joyce ici n'est pas de nous guider dans une seule direction, mais bien plutôt de nous égarer, dans un monde où logique et ordre sont absents.

Par exemple, l'omniprésence du balancement de l'hésitation (digne du doute kierkegaardien) nous oblige sans cesse à bifurquer, et à suspendre tout acquis de la réflexion "…au fond je men fiche avec qui il le fait… […] …tout de même j'aimerais savoir…". Cette hésitation n'est qu'un exemple de cette écriture si féminine qui se déploie dans cette pièce. Joyce tente d'approcher ici au plus près du territoire de la pensée féminine. Cela se voit encore dans le jugement cru et lucide que Molly porte sur les hommes : "…ils sont si faibles et si pleurnichards quand ils sont malades ils ont besoin d'une femme pour aller mieux…".

Cette pièce de théâtre a été une réussite : je pense que tous les hommes présents dans la salle étaient absolument mal à l'aise, comme des étrangers se retrouvant dans une demeure sans y être vraiment invités. Il y a avait là, dans ces mots prononcés, quelque chose de cruel pour l'homme. Un tel naturel, une telle spontanéité blessent toute image romantique. Non pas en l'avilissant, ou la sublimant, mais Molly nous met ici face à un être autre que celui que nous croyons connaître. L'écriture propose ici une distance irrémédiable entre l'homme et la femme. Cette voix, presque somnambule, écarte tous les pièges du discours, en se parlant à elle-même, il n'est plus question ici de description ou de démonstration. C'est une femme qui parle d'elle-même, pour se raconter, sans souci des artifices qu'un langage genré pourrait lui imposé.

C'est un flot de pensée qui se déverse dans le lit du langage. Ce sont les pensées d'une femme qui se tourne et retourne dans son lit et dans ses doutes. En se disant, elle nous adresse aussi la parole, et nous ne pouvons pas ne pas nous reconnaître, dans certains traits aiguisés du texte : "…il aime ça jusqu'à ce qu'il jouisse et alors de mon côté je me finis comme je peux…". Mais cela, sans jamais être vulgaire. Non, c'est plus complexe qu'une simple bipolarité, nous voyons ici une complémentarité homme et femme qui se cherche, et qui s'effraie de se trouver par instants : "…ça doit être terrible quand un homme pleure…".

Après le spectacle, Chloé Chevalier nous a livré ses sentiments sur son rôle. Rien n'a été facile dans ce travail. Comprendre, séparer les unités de sens, apprendre, et réciter cette matière n'ont pu se réaliser sans une appropriation intense de la psychologie du personnage. Ici la puissance scénique vient du sexe. Et l'homme et la femme se la partagent suivant les situations que le discours de Molly reconstruit au hasard de sa réflexion. Rien n'est fixé. Dans ce flot-monde, il n'y a ni causalité, ni ordre. Quoi de plus effrayant pour un homme et sa masculinité droite ?

Sur scène, rien ne semble pouvoir arrêter la parole de l'actrice. Cela est déjà déroutant. Aucune phrase n'est définitive. On va et vient dans les scènes de la vie quotidienne, sur les jugements ou les on-dit. Ou bien ce sont les souvenirs d'enfances qui réapparaissent à la lumière d'une pensées adultes qui décrit et décortiquent les plus petits détails de ces souvenirs.

Toutes les femmes pensent-elles ainsi ? Est-ce une universelle faiblesse naturelle qui s'exprime ici ? La femme pense-t-elle ainsi quotidiennement comme un animal aux abois ? Dans ce cas, combien de grossièreté et de maladresse devons-nous être, nous les hommes, face à une nature à la fois si forte, si délicate, en un mot si subtile. La femme, en la personne de l'actrice, se dresse devant nous, par à-coup, jouissante, libre et fière de son corps. Nous ne pouvons alors qu'être fasciné, effrayé et curieux, de cette nature si différente de la nôtre qui se dévoile sous nos yeux. Et en dernière instance si nous applaudissons, ce n'est pas de joie, mais de respect.