Moi, Antonin Artaud, j’ai donc à dire à la société qu’elle est une pute, et une pute salement armée

Jeudi 05 décembre 2013 - 20:30
Lieu : 
Espace 44, 69001 Lyon
Description : 

Auteur : Antonin Artaud
Mise en scène : Alain Besset

Performance d'Alain Besset autour de l'oeuvre d'Antonin Artaud.

Compte rendu : 

"La pensée est un luxe" écrit Antonin Artaud . Ce soir ce luxe nous a été refusé. Nous a été interdit même. Et c'est comme des spectateurs enchainés à nos bancs que la pièce nous a tenu une heure durant.

Nous autres étudiants de philosophie, nous pensons aller au théâtre , non pas seulement pour se divertir comme la foule, mais pour "penser". C'est un plaisir cachant un besoin si profondément incrusté que le remettre en question passe pour du mauvais gout, presque pour une attaque contre l'intelligence et la culture. Et pourtant Artaud se positionne frontalement contre cette attitude de philosophe aristocratique. Mais alors quel est ce besoin si organiquement (au sens nietzschéen ) ancré en nous ?

Je pense, et cette pensée ne m'a pas lâché de toute la pièce, qu'il s'agit du besoin de rationaliser, d'expliquer, de limiter, bref de circonscrire l'étendue d'un phénomène quelconque dans les limites de la Raison. La Raison. Putain si précieuse aux médecins, aux philosophes et aux juges. Or cette action de la pensée ne peut être, pour Artaud, que nuisible. Nuisible, car criminel pour la vie, l'innocence et le génie. Entre ce besoin de rationaliser, et enfermer les rêveurs et les illuminés, il n'y a qu'un pas. Artaud le sait bien pour l'avoir franchis en 1938, en gravissant les marches de l'hôpital psychiatrique Saint Anne à Paris.

Faut-il chercher dans l'idée que se faisait Artaud du théâtre l'origine de cette fracture si sanglante, si brutale qu'elle sillonne toute son œuvre ? La lecture de son ouvrage Le théâtre et son double est à ce sujet généreuse. "le théâtre et la peste" ? "Le théâtre et la cruauté, second manifeste" ou encore "le théâtre alchimique" ? Autant de chapitres où dans sa langue bien à lui, Artaud nous initie à sa "métaphysique". En dessous de notre esprit rationnel se cachent des forces, des monstres et des tensions qui sans initiation, peuvent nous dévorer psychologiquement. L'homme moderne est devenu aveugle et insensible à ses forces, mais à des périodes de "crises" l'ignorance de ses forces lui interdit toute possibilité d'agir sur celles-ci. Par exemple, pour Artaud, la peste noire de 1347–1352 était l'une de ces "crises" auxquelles les hommes ont été confrontées. Si à cette époque des méthodes de défenses psychologiques bricolées par la religion, le mysticisme et les arts secrets ont permis aux hommes de se protéger de ce fléau, quelles seront nos méthodes pour les crises à venir, nos moyens de nous protéger des folies collectives ? ( Que l'on pense aux crises de paranoïa et de terreur qu'inspirent les épidémies mondialisées dans le cinéma actuel).

Proche donc de la figure de Socrate qui veut guérir les âmes, Artaud prône une thérapeutique préventive par les arts. Le théâtre serait l'un de ces moyens modernes pour nous faire connaitre ces forces et ces démons qui nous hantent de l'intérieur à notre insu. Par sa possibilité de représenter en cachant, par ses rites, par ses images et son pouvoir cathartique sur le spectateur, bref pour tout cela le théâtre est LE lieu qu'il faut investir. Ainsi, sur scène Alain Besset tente de reconstruire ce cheminement réflexif.

Mais l'exposition du metteur en scène se veut aussi fidèle dans la forme à Antonin Artaud. Alors il ne faut pas simplement présenter point par point la conception d'Artaud sur le théâtre. Mais bien plutôt tenter de tirer les fils de son histoire personnelles, ramasser les lambeaux de sens que nous offre le soliloque, et encore entendre les coups de marteau qui s'abattent sur un billot au centre de la scène. La scène devient tour à tour une cellule de l'asile, une théâtre de la cruauté, une forge nietzschéenne et un tableau de Van Gogh. C'est donc un véritable tour de force qui fut réalisé ce soir : nous interdire de penser la scène, pour nous faire comprendre que le fait même de penser ne nous aiderait en rien ici pour "comprendre" la pièce.