Médée

Dimanche 23 février 2014 - 20:30
Lieu : 
théâtre Espace 44
Description : 

Auteur : Amélie Hennes
Mise en scène : Elodie Muselle
Sur scène, une femme. Une femme et c’est tout. Pas de lieu, pas d’époque. Pas de nom ni d’âge; juste une femme qui parle et se dévoile petit à petit. Femme. Epouse. Mère. Elle tousse, et très visiblement, elle ne va pas bien.
Mais voilà, elle a une heure, pas une minute de plus, et la femme-ombre est imprévisible.

Compte rendu : 

Qu'est-ce qu'un mythe ? Un récit simple, si simple qu'il s'efface. Les détails ne sont pas importants, l'enchainement chronologique se disloque sans perte, car déjà tout est joué, raconté et connu. Les personnages s'effacent eux-aussi. Sans nom, sans costume, presque sans artifice, il n'y a pas à se tromper, ce sont deux femmes que nous avons en face de nous ce soir là. Une petite scène est devant nous, un banc, un coffre et déjà des cordes trainent ici et là, enroulée autour d'elle-même présageant le drame qui va suivre.

Le mythe ne raconte pas, ou presque rien, de son histoire. Certains mots devenus des lambeaux de sens qui planent encore quelque temps sur la pièce. "Etrangler", "rivage", "robe", "regard", ce sont des mots d'un autre temps et d'un autre lieu, leur signification s'efface et réapparait comme les vagues sur la plage. Jamais complètement plein, jamais complètement creux : on n'en saisit rien pour l'esprit et pourtant un petit quelque chose s'accroche à notre cœur.

Le mythe de Médée ne nous dit plus rien. Une magicienne de Colchide tombée amoureuse du héros grec de la toison d'or, puis abandonnée, elle se venge sur sa progéniture et sa rivale avant de subir à son tour la vengeance divine. La mécanique de la tragédie grecque fonctionne, nous la connaissons, le fatum de Sophocle justifiera toujours la mort des hommes, lui aussi nous ne le connaissons que trop bien, mais ce n'est pas ça que nous avons vu ce soir. Nous ne voulions plus de récit, plus de structure et le théâtre a su traduire de nouveau ce mythe dans un langage neuf et contemporain.

C'est l'écho d'un monologue, depuis longtemps entamé, repris, répété, déformé et reformé d'une femme. Celle-ci doute, se reprend, hésite, mais toujours ri. Ce rire, est un rire d'angoisse, un rire dément qui dit l'extrême faiblesse d'un être sans repère et sans monde. C'est avec terreur que nous découvrons le malheur d'une femme, qui semble, qui me semble, constituée pour l'incompréhension. Nous sommes loin du mythe, et pourtant. Comment comprendre l'abandon de Médée par Jason sur une plage inconnue lors de son retour de Colchide ? Quels ont pu être les mots, les regards ? Ce soir, nous avons ressentir, autant que la représentation théâtrale le peut, la douleur au fond des entrailles d'une femme.

Sur scène, des nœuds se nouent, ce sont les ficelles de la pièce, s'y cacher derrière est illusoire. Le drame est prêt, nul porte de sortie, déjà, au premier mot nous savons que la compréhension ne franchira pas les lèvres des actrices. Médée est attachée à sa situation de femme, isolée des siens, manipulée par celui qu'elle aimait, rejetée de tous, abandonnée à sa colère et à sa vengeance. Et une fois que le destin a bien tiré sur toutes les cordes, que peut Médée, sinon se venger et tordre le cou, très fort, à la haine et à la solitude ? Et que peut dire son crime sinon le trajet d'une solitude qui s'égare dans la folie ?

Ce soir, nous avons été face à un théâtre de l'impuissance. Les mots nous étaient devenus étrangers, et les douleurs inconnues. Compatir ? Le peut-on sans comprendre les causes d'une douleur ? Ce soir, ces deux artistes nous ont prouvé que oui.