Lyon, ses bistrots et ses mâchons

Auteur de l'article: 
Robin Veale
Rubrique: 
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Buveurs très illustres ! Et vous Vérolés très précieux ! Vous avez naguère lu les écrits, jadis composés par mon Maistre Alcofribas Nasier, abstracteur de quinte essence, qu’on nommoys Rabelais, Francoys de son prénom. Gargantua et Pantagruel, nostres deux enormes compa- gnons, bon mangeurs et descendeurs de frais vins, sont à vous oreilles pas méconnus. En Effoit, on vend ces deux fameux ouvrages à Lyon chez Francoys Juste, de- vant Nostre Dame de Confort, car c’est non loin de là qu’Alcofribas en gribouillona l’idée. Mais mes chers gout- teux ! L’origine de ces goulus géants n’est pas d’un moisi livret, retrouvé dans un horrifique tombeau, contant leur généalogie dans un pré près de l’Arceau-Galeau. Ce ne sont qu’histoires – « coïonneries » tel que le dirait mon Maistre lui-mesme. Il faut en cogiter que Rabelais estoyt Docteur et grandprofesseur à l’Hôtel-Dieu de Notre- Dame de la Pitié du Pont-du-Rhône à Lyon et que bien souvent, en bon chirurgien qu’il éstoyt, il avait à trancher quelque bout d’homme chez un patient boiteux, gangré- neux ou choses plus horribles encore. Mais si il estoyt tellement loué en bon Docteur, c’est que face à ce ter- rible avènement, voyant le patient suant comme porc à l’abattage, de peur de la douleur, il prenoyt le temps de lui raconter une histoire ou deux bien plaisantes, qui puisse le faire rire, si bien qu’il se donne pas compte du tran- chage de pied, de main, d’orteil ou d’oreille, selon le cas. En bon élève que j’étais en sa présence, je l’ai même vu faire tellement rire un roy dont je ne connoys plus le nom avec ses anecdotes que ce dernier en cracha une arête de poisson d’une quenelle au brochet retenue coincée dans se gorge qui l’ennuyoyt bien pour boire son vin. En tous cas, si les histoires trèshorrificques de Gargantua et Pan- tagruel sortirent lors de sa vocation médicale, il n’écrivit pas tout ce qu’il vocalisa médicalement, et moi qui l’ai suivi dans ses chambres de chirurgies, j’y connoys moult plus d’une de ses histoires qui se trouvent rangées dans ma mémoire mais pas sur papier. Comme un bon repas reste aux souvenirs d’un Mangeur, une de celles-ci sera toujours bercée dans mon cerveau, me soutirant bien des larmes de rire :
 
On fit rentrer un jour un malade qui, ayant trop usé de ses parties génitales, se les était vu enfler prodigieusement, lui faisant sentir, selon lui, une douleur incomparable qui necessitoyt qu’on le coupe de suite. Docteur Alcofribas l’ayant vu se ronger les ongles en considérant la perte imminente de ses parties, l’assoyat (non sans douceur) et lui raconta un petit chapitre inédit de l’épopée de Pan- tagruel, afin de lui faire valoir que des deux passions de l’homme, si il lui manquait d’en satisfaire une, il lui restait toujours le plaisir de la becquetance. Je vous la conte ici sans plus attendre, mais j’ajoute que le patient s’esclaffa vigoureusement et longuement, si bien qu’il ne sentit pas mesme Francoys qui, d’un geste fort médical, en profita pour lui trancher le membre.
 
« Comment Pantagruel découvrit les bons repas Lyonnoys, et se reput tant qu’il...put. »
 
C’est ainsi que Pantagruel, ayant fort étudié à Poitiers, à Marseille et à Paris, vint faire, en trois grands enjambées et un bond, un tour à Lyon, puisque, suivant son ventre qui grondait, il entendait dire qu’on mangoyait bien là- bas. En accédant à la colline qu’on trouve au nord de la prescque-isle, il vit descendre une foule d’homme, en culotte courte, chaussettes hautes et bonnet phrygien blanc de travers sur la tête. En voyant que Pantagruel leur bloquait involontairement la route par ses bottes, ils s’arrêtèrent et le salua joyeusement : « comment y va le gone ? » disaient les uns, « viens acque nous, mon grand Mami, on s’en va des bistanclaque-pans, pour se jeter un godet ! » criaient les autres. Certains lui la- çaient des « r’joins nous au bistrot, on va s’y prendre un mâchon pour se bourrer le fusil à en faire péter la culasse par sainte Marie du huit décembre! » ou encore « Viens-j’toffre à piaver ! On y gamelle chez la mère Vittet pour un Grand planté de tripes ! » A ces mots, l’estomac de Pantagruel gronda si fort qu’on crut à l’orage et, n’ayant compris goutte à ces interjections, il se laissa prestement guider par ces joyeux godelurons.
 
« Que mange-t-on ici ? » demanda Pantagruel, « On y mâche » lui répondit-on «Aux mâchons, mon ami. On te fait gouter la gamelle de la Grande Marcelle, c’est un bouchon de la croix-rousse ! » - « on s’y bourrera de forces cervelles de canut, et les quenelles, mon doux jésus, tu voudras te baigner dans le sauce Nantua telle- ment qu’elles t’y f’ront baver.»
 
Heureusement, il faut le dire, que nostre compagnon était guidé par ces messieurs, puisque d’une traboule à une autre, il ne pouvait se mémorer du chemin qu’il prenoyaient. A un moment donné, ils détraboulèrent subrepticement dans un salon, sentant la fumée de fou- gère, le feu de bois et la cochonnaille. Pantagruel étaittellement immense qu’il occupa toute la place, mais ces Lyonnois, vivant de bonne chair, n’en firent guère de caprice et s’installèrent sur ses cuisses pour manger. Une voix tonitruante vint alors de la cuisine : « Mon ni- gaud, t’as pas intérêt à être coufle, parce que la y’en a des marmites !! » - « Fais péter, Marcelle !! » chantèrent-ils tous en réponse. La Grande Marcelle vint alors, et sur- prit Pantagruel par sa taille, identique à la sienne propre. « Mes p’tits Guignols, un repas Lyonnois et en triple dose, vu la dégaine de votre nouvel ami » dit-elle, en caressant de la main notre Joufflu Géant.
 
« A boire ! A boire ! , cria Pantagruel, se sentant chez lui dans ce chaleureux bistrot, un blanc sec ! »
 
« Comment ça un blanc sec ? » répondirent-ils en cœur « t’esse tu tripané ? C’est du Côte du Rhône qu’il faut, et du Beaujolais ! » Et en chantant et piaillant, ils lui ame- nèrent une cinquantaine de tonneaux de chaque, qu’il but d’une traite, tellement sa soif était grande. Puis, les joues bien roses du vin, des tripes, mais surtout des quenelles, il se tourna vers la Matrone pour lui féliciter de sa cuisine, et sentant son attirance envers cette forte dame, il rajouta « et quel beau cul ! » - En riant, elle répondit : « Bocuse ? Ça c’est mon fils, et il se dépatouille pas trop mal avec la bouffe à son âge.»
 
C’est ainsi que Pantagruel, s’étant largement repus de ce repas, ne vint jamais à oublier la nourriture Lyonnaise, qui resta dans sa mémoire comme le Gros Cailloux reste sur cette place à la croix-rousse. Mais, mes bons ennemis d’eau fraîche, ne croyez pas les habitants de là-bas qui ne savent quoi vous répondre quant à l’origine de ce rocher, et plutôt répondez-moi ceci : Que croyez-vous que ce bon repas est devenu, une fois traité par l’estomac de Pantagruel ? Conservé depuis des milliers d’années, il est là, planté crotteusement sur la place du Gros Cailloux. Et si un de vous est assez géant, assez pantagruélique pour le soulever, vous y lirez ce que personne n’a jamais lu et que Pantagruel y écrivit avant d’y poser son dû : « Autant que vous puissiez vous en lécher les babines, ici tombent en ruines les chefs-d’œuvre de la cuisine ».