Le triste ballet des poussiéreuses bibliothèques

Auteur de l'article: 
Vivien Guillot-Jérôme
Rubrique: 
Tribune
Médiaphi correspondant: 
Texte de l'article: 

Croisière philosophique
 
 
Qui sont-ils ? Qui sont-ils, ces êtres frétillants de vie ? Qui sont-ils, ces explorateurs malgré eux ? Qui sont-ils, ces avides terrifiés ? Qui sont-ils,cesnousenunautreâge?Quisommes-nous?Quisommes- nous, porteurs du feu sacré ? Qui sommes-nous, gardiens des pen- sées illustres ? Qui sommes-nous, généreuses figures éclairantes ? Qui sommes-nous, ces eux en un autre âge ?
 
Qui sont-ils, ces élèves ? Qui sommes-nous, professeurs ? Nous étions eux, certains seront nous. Or je n’ai rien à leur dire, pas encore ; mais j’ai à nous dire ! Je m’adresse à nous autres, qui nous sommes engagés sur la voie de l’enseignement de la philosophie. Nous ne sommes plus ces élèves pleins de vie à l’aube d’une nouvelle année sco- laire, nous ne sommes plus ignorants des continents phi- losophiques, nous nous sommes tant abreuvés dans les bras rassurants de nos prédécesseurs ; nous ne devons ja- mais oublier que nous étions ces élèves ! Une tâche nous incombe, en nous la volonté de monter sur le pont, tout comme ceux qui nous ont indiqué la voie, se fait jour. Nous avons choisi ce parcours afin de lever l’ancre aux côtés de ceux qui nous ont accompagnés sur les traces des philosophes d’antan. Enfin nous poursuivrons sans cesse la lumière de la raison, phare qui mène le capi- taine et tout son équipage vers les rivages abondants du libre esprit. Apprentis que nous sommes, sachons nous transmuer de l’élève au professeur sans fourvoyer notre être. Nous avons vogué sur de nombreux navires, il nous appartient dorénavant de hisser nos propres voiles ! Fai- sons honneur à ceux qui nous ont fièrement conduits sur les flots ; gardons-nous bien de suivre ceux qui ont aban- donné leur navire ou l’ont conduit au naufrage, ceux-là ont laissé leur feu mourir sous les tempêtes que traverse tout capitaine ! Hissons haut les couleurs d’une philoso- phie vive et flamboyante !
 
Qui sont-ils ? Voyons dans leurs yeux nos propres esprits à leur âge le plus innocent. Qui sommes-nous ? Hier encore simples mousses qui tenons désormais le gouvernail. Mais il n’est point de périple sans tempête, ni sans fâcheuse rencontre. Sans nul doute, les océans philosophiques mettront à rude épreuve le moral de nos équipages, mais nous saurons les guider ! Quand bien même un parfum de mutinerie se ferait sentir, nous gar- derons le cap ! Ainsi donc, ce n’est pas du dessous que naît la crainte, le vrai danger est à la surface. Ces eaux que nous apprivoisons en les parcourant sont déjà occupées. Nous voyons poindre au loin comme de lourdes portes à peine ouvertes, et surtout bien gardées. Sur l’horizon se dessinent les silhouettes massives des glacials maîtres des eaux. Alors que nous discernons les noms des deux bâtiments, gravés en lettres impitoyables sur leurs coques figées, un âpre souffle vient défier notre feu sacré. CAPES, Agrégation ! Voilà donc nos deux plus grands adversaires ! Si nous ne devons rien céder aux pirates, nous devons pourtant passer devant eux pour franchir les portes étroites derrière lesquelles l’éducation s’est réfugiée. Ainsi donc il faudra supporter leur mascarade. Entrons donc dans le bal masqué, là où chacun se dépossède de lui-même pour n’être plus qu’une étagère ! Montrons comme nous savons bien supporter les lourds ouvrages usés sur nos épaules. Plions sous le poids de la pous- sière descendue des années de pensée sans mouvement ni renouveau. Procédons tous ensemble à cette organisa- tion macabre, où chacun se meut au rythme que les deux pirates imposent. Offrons le triste spectacle d’une bi- bliothèque sans vie, si ce n’est le triste déambulement des infâmes capitaines veillant au non surgissement de la pensée.
 
Traversons douloureusement ce périple, mais surtout, préservons notre feu sacré. Une fois les portes franchies, nourrissons le foyer de tout l’orgueil de notre ruse : nous n’étions que des acteurs durant les épreuves, redevenons des professeurs ! Fini la tristesse immobile ! Adieu la danse castratrice ! Soufflée la poussière encombrante ! Ouverte la bibliothèque fermée ! Voguons à présent sans crainte et sans fausseté ! Que brille à nouveau notre na- vire sur les océans philosophiques ! Portons la lumière de la raison jusqu’aux confins des possibles ! Chantons haut et fort, avec tout notre équipage, le développement de la libre pensée ! Suivons notre cap, l’îlot baccalauréat, dépassons-le allègrement !
 
Qui sont-ils ? Qui sommes-nous ? Je m’adresse à nous autres, qui brûlons chaleureusement en des milliers de bûches philosophiques : laissez-vous porter par les vents, qui navigue heureux réjouit les moussaillons dans son sillage !
 
Que vienne le temps des professeurs libres !