Le dernier des élégiaques

Auteur de l'article: 
Lucas Teyssier
Rubrique: 
Littérature
Médiaphi correspondant: 
Texte de l'article: 

Le dernier des élégiaques n’allait pas fort ; sa silhouette le disait, qui avait perdu sa courbe languide, et que tordaient les nerfs ; ses yeux, aussi, qui roulaient, écarquillés, trop vifs pour être tristes ; ses gestes, enfin, qui imprimaient autour de lui des saccades nombreuses, où l’affolement dominaient la peine. « Mon Dieu, disait-il, c’est la nuit ! Oh, c’est la Nuit ! » Il entra dans un immeuble, monta tête baissée les escaliers ; au troisième, il s’enfonça dans un couloir, et frappa à la dernière porte. « Vladimir, Vla- dimir, ouvre-moi ! » La porte s’ouvrit, et le dernier des élégiaques pénétra emphatiquement dans l’appartement : « Oh, Vladimir ! Oh, mon ami ! Oh, la chose affreuse ! Oh ! » Vladimir refermait la porte, déjà las peut-être, mais avec inquiétude – car il chérissait profondément le dernier des élégiaques. Aussi s’approcha-t-il, et avec une gravité sincère, que nuançait un sourire curieux, il commença de le questionner :
 
– Mais enfin qu’est-ce qui t’arrive ?
 
– J’ai fait un rêve affreux ! répondit l’autre. Ah ! Horreur ! Oh ! C’est la nuit !
 
Et brutalement, il s’arrêta, accablé, léthargique – les yeux perdus dans le vide. Alors Vladimir voulu l’aider, lui signifier imperceptiblement sa présence et son écoute. Il lui servit un Cognac.
 
Requinqué, le dernier des élégiaques reprit :
 
– J’ai rêvé qu’une armée de Michel-Foucault envahissait le monde ! L’inquiétant philosophe avait le don de se multiplier lui-même ! Ainsi pullulait-il terriblement ! Ah ! l’image reste gravée en moi d’un horizon désert où cette chauve multitude déployait largement ses cohortes ina- micales ! Et Michel Foucault s’approchait des villes, oui, des villes, c’est-à-dire de l’esprit !... et là, il abattait tous les murs, faisait céder toutes les portes, et pénétrait partout, dans toutes les pièces du monde, suivi de lui-même, puis de lui-même, puis de lui-même...
 
Et la voix du dernier des élégiaques se perdait, fasci- née, dans cette effrayante spirale...
 
Vladimir était très surpris. Ce n’était certes qu’un rêve – et rien n’est plus insipide que les rêves d’autrui – mais il hésitait cependant à être soulagé.
 
– Comment interprètes-tu ce rêve ?
 
– Comment je l’interprète ?! Mais enfin Vladimir, n’est-ce pas assez clair ? C’est la nuit ! La chose désormais ne fait plus un pli ! Michel Foucault gouverne ! Et toute vérité n’est plus que l’illusion d’un temps, que le Temps dissipera ! Et les siècles contredisant les siècles se condamnent tous au silence : nous voici en dehors de tous les paradigmes ! C’est la nuit, te dis-je ! La nuit scep- tique ! La Vérité est morte, m’entends-tu ?
 
Vladimir était largement désappointé. Il n’était pas d’humeur philosophique. Et tandis que le dernier des élégiaques ruminait son traumatisme, lui se tournait vers son appartement. Tout ici n’était que livres, fermés avec désarroi, empilés sans ordre... bouteilles vides, élancées, verticales... chemises sales, chemises propres... mégots. Désarroi. La Vérité ? Il ricana.
 
– Tu n’es vraiment qu’un emmerdeur.
 
Le dernier des élégiaques était interloqué. Vladimir en profita pour prendre l’ascendant ; aussi fronça-t-il les sourcils. Cela rendait très beau son long visage maigre.
 
– Sais-tu seulement que tu viens de faire la décou- verte la plus banale du monde ? Le dernier des élégiaques s’ébroua. Tout s’effondrait.
 
– Vladimir ! Vladimir ! Vladimir voulu continuer sur sa lancée :
 
– Mon pauvre ami, tu as deux siècles de retard !... Mais cette discussion avait en lui des résonnances trop essentielles. Un remugle d’absurde lui remontait à la gorge. Alors ses yeux se baissèrent. Par où commencer ? Il se tût.
 
Le dernier des élégiaques, encore interdit, scrutait ce silence. Il y vit passer une nuance de névrose ; alors, l’exiguïté de sa position ne le fit plus souffrir :
 
– Ne me dis pas que tu souscris à cette nuit horrible, Vladimir ! Ne me dis pas que tu lâches l’affaire !
 
Vladimir n’écoutait plus : il songeait à une poubelle, pour y finir ses jours.
 
Il y eut une longue minute, où la peine et l’à-quoi-bon dissonaient.
 
C’était la rupture. Le dernier des élégiaques n’avait plus rien à faire dans cette maison acquise à la cause Ab- surde. Il aurait volontiers tâté de sa lyre, afin de ritualiser les adieux, mais il n’en fit rien, par rancœur. Aussi allait-il froidement vers la sortie, quand Vladimir lui dit d’un ton résigné :
 
– Moi aussi j’ai fait un rêve cette nuit. Avec Roland Barthes. (A ces mots, le dernier des élégiaques frémit.) Je me souviens qu’il semblait faible et que sans doute il allait mou- rir. Alors je m’approchais et lui demandais : « Fantasmatique Roland Barthes, qu’est-ce qui vous arrive ? » Et il me répon- dait d’une voix altérée mais néanmoins suave : « Je ne sais pas... c’est comme si j’avais renoncé à tout héroïsme... »
 
Le dernier des élégiaques comprit et s’en alla sans se retourner.
 
C’était la grande rue froide.
 
Le dernier des élégiaques y marchait tristement, mais rasséréné. Son esprit avait prise sur lui-même ; il pensait : « Vladimir, mon pauvre Vladimir... » Comme il haïssait cette douleur pétrifiée, cette impuissance ! Une grimace amère et vaguement ironique lui troublait le visage : « Finitude, finitude... » Et lentement, une peine exaltée commençait d’envahir son torse : « Moi, ah ! Moi, j’en- tends gémirent des muses et des sylphides cruelles ! Et le suicide des papillons ! Je sais la fatalité qui pèse sur les libellules ! Je vois l’île des Morts, au fond des ruines et des forêts sombres ! Regardez les larmes de ce héros exemplaire ! Et là, ce prince déchu ! Oh, le prince déchu ! » Ses mains retrouvaient leurs inflexions languides : « Ma tristesse est magique ! Elle offre sa noirceur aux rêveries, pour prendre forme ! Je ne suis qu’un ample exil : postmo- dernité, entends-tu ma fin de siècle ? » Sa voix durcissait : « Que m’importe le silence de Dieu ! J’ai la nostalgie. Que m’importe la nuit – j’ai les étoiles ! » Un tremble- ment, une joie, qui comprenait toute la peine du monde, puis ce cri : « Je ne suis pas Absurde ! » Enfin, cette nuance : « L’horreur de la vie, simplement, c’est mon fonds de commerce. »
 
Alors il ne se maîtrisait plus ; et songeant, il affirmait à haute-voix : « Ma douleur est une convention que je pose entre moi et les autres hommes ! » Il y avait une église à sa gauche. Il y rentrait. Oh, le Christ.
 
Le dernier des élégiaques adorait le défi perdu de ce dieu rédemp- teur. Derrière un pilier, une pâle étoile priait. Le dernier des élégiaques s’effondrait devant l’autel. Et les cimes de son être prononcèrent ces mots : « Mon Dieu, faites que je sois dupe de nobles et belles choses toute ma vie... »