Le cimetière philosophant

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Philosophie
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     Georges était mort ce matin, mais sa vie ne s’était pas arrêtée. Il se réveilla doucement, se dressant peu à peu sur son séant, en notant que la lourde, pénible et étouffante brume des matins quotidiens avait inexplicablement laissé place à un léger parfum de fleurs mouillées, qui flottait dans la chambre, vivifiait son corps, et éclaircissait son esprit. Soudain, quelqu’un poussa la porte, qui se déta- cha lentement du chambranle en grinçant. Dans l’embra- sure, un visage ridé se dessina, et cette peinture surgie de l’ombre le surprit. La peau brune du visage inconnu était creusée de profonds sillons, qui prenaient leur source sous une épaisse chevelure grisonnante, s’avançaient en laby- rinthe jusqu’au nez, et, de là, venaient s’épuiser au bord des joues. Les deux flammes vertes de ses prunelles étin- celaient d’un éclat surnaturel et inquiétant.
« Suis-moi, murmura le vieillard.
-Attendez ! dit Georges, mais qui êtes-vous donc ?
-Tu dois partir d’ici, maintenant, reprit l’autre. N’as-tu toujours pas compris que tu étais mort ?
-Quoi ?! »
 
    Après plusieurs minutes de réflexion, et grâce aux ex- plications du vieillard, Georges finit par comprendre : de toute évidence, il n’était plus de ce monde. Il était devenu un fantôme à la cape blanche, un éther subtil et pensant, un mythe auquel il n’eût jamais cru de son vivant. Il sui- vit donc le vieil homme, qui, pour marcher, s’aidait d’une canne en bois si tordue que, ne pas la briser, à chaque pas, relevait du miracle.
« Nous avons deux autres personnes à récupérer, puis je te conduirai là où tu dois aller.
- Quoi ?... d’accord. »
 
     Georges était philosophe. Il avait quatre vingt cinq ans. De son vivant, il ne fut pas un penseur particulièrement doué ou fameux, mais suivit sa voie, et s’y tint. En ce moment, le vieillard, comme il le lui expliqua, l’emmenait, avec les autres, au cimetière des philosophes. Ce n’était pas un lieu sombre et brumeux, où des squelettes désarticu- lés rôdent alentour des mausolées, où la lune est toujours pleine, et où les enterrés vivants frappent à la porte de leur prison. Au contraire, l’endroit était clair et revigorant, perdu au milieu de la forêt, là où une jolie clairière troue l’épaisse frondaison, et arrose ainsi généreusement son domaine des rayons sereins du soleil.
« Nous y sommes, dit le vieillard. J’ai accompli mon devoir. Au revoir, mes amis. »
 
     Georges, ainsi que les deux autres philosophes morts avec lui, virent, ébahis, le vieillard, emporté par une puissante rafale, s’élever à une hauteur vertigineuse, puis s’évanouir dans l’écume indécise de l’horizon. Georges, Jeanne, et Paul – c’étaient leurs noms – descen- dirent une petite colline tout en contemplant le spectacle étrange qui s’offrait à eux.
 
     Le cimetière était une ville fantastique et bigarrée, un tableau rococo des reliques les plus extraordinaires. Ici, un temple grec longeait la rivière. Là, un château médié- val se dressait vertigineusement au milieu des rochers. De coquettes chaumières se dispersaient entre des habitations plus modernes, et parfois, derrière un bosquet, se cachait quelques cabanes. Les philosophes des manuels circulaient tranquillement le long des allées. Georges, Jeanne et Paul s’amusèrent immédiatement à essayer de les reconnaître. Ils virent Diogène sauter de son tonneau et se mettre à courir nu dans la rue en chantant. Platon observait paisi- blement le ciel, assis sur un banc. Socrate pleurait devant le miroir que lui avaient donné Ménon et Théodore, mais Rabelais vint le consoler. Kant cherchait sa perruque et ses bigoudis. Locke se vantait des belles boucles de sa chevelure, mais Sartre, bien plus remarquable, de pouvoir regarder son épaule gauche et son épaule droite simul- tanément. Leibniz, attaqué par des chiens, grimpa à un arbre, proférant d’atroces jurons, et maudissant ce monde possible. Les chiens s’en allèrent, bifurquèrent au coin de l’allée, et se jetèrent sur une masse brune, fétide et informe qu’ils commencèrent à déchirer de leurs crocs. Soudain, les passants, s’apercevant de la situation, se précipitèrent pour empêcher Héraclite de mourir une seconde fois, en le libérant de sa triste coquille. Zénon d’Elée, adossé non- chalamment contre un mur, observait la scène, riant, et ne cessant de mâcher, en guise de chewing-gum, la langue encore frétillante de Néarque. Heidegger s’assombrissait : ses disciples, d’une autre époque, cherchaient l’hêtre de l’étang, et ne comprenaient pas quelle temporalité pouvait renfermer le taon. Cela ne s’arrangea pas lorsque Parmé- nide et Héraclite – ce dernier ayant fini de recouvrer ses forces – le réprimandèrent pour avoir biaisé leurs dires. De manière générale, les anciens se lamentaient de devoir réécrire toutes leurs œuvres perdues, et s’habituaient peu à peu à l’ordinateur. Platon avait d’abord regardé d’un drôle d’œil les jeux vidéos et la télévision, avant d’en faire une addiction ; il apprécia ainsi énormément un film de guerre dont le titre lui rappelait son nom – et dont il ne cessa par la suite de citer des répliques, effrayant ainsi ses pairs – pleura devant Philadelphia, et adora Harvey Milk et Brokeback mountain ; mais il n’appréciait guère les films d’horreur, et les offrit aux stoïciens, qui en firent leur exer- cice journalier, rejouant parfois eux-mêmes les scènes les plus insupportables. Rabelais n’avait pas réussi à conso- ler Socrate, et celui-ci réfléchissait à une opération de chirurgie esthétique. Epicure dressait les cochons. Scho- penhauer, très sombre, déprimait seul dans un coin, dé- taillant avec une attention maladive le balancement énig- matique de son pendule, tout en s’interrogeant sur le sens profond de Maya l’abeille, Platon lui ayant prêté la collec- tion complète. Berkeley, assis sur le rebord de la fontaine, admirait les gerbes d’eau qui en jaillissaient. Hume ensei- gnait à Pyrrhon comment se débarrasser de son doute dans la vie quotidienne, afin de lui éviter des désagréments fâcheux. Aristote, exaspéré, couvert de sueur, maudissait les éditeurs à longueur de journée, et exigeait ses droits. Rousseau, depuis qu’il était arrivé, rougissait et n’osait of- frir un verre à Hannah Arendt. Les chiens firent bientôt de Bacon leur proie privilégiée. Descartes jouait au poker, à la belote, ou à la coinche. Pascal jouait avec lui, mais préférait les paris, et misait gros. Hobbes lisait la Bible, et tressaillait dès que quelqu’un lui passait dans le dos. Ma- chiavel découvrit les sensations du saut à l’élastique, mais, à son regret, n’y retrouva pas celles de l’estrapade. Les trois Wittgenstein se disputaient entre eux, puis avec Bachelard qui, lui, chez qui Freud avait diagnostiqué une grave schi- zophrénie, parlait tantôt de mécanique quantique, tantôt de poésie, et se plaisait dans cette double vie, libre d’en consacrer la seconde moitié à ses passions secrètes. Camus voyait tout d’un œil embué et vitreux. Spinoza projetait avec sérieux l’achat d’un nouveau manteau, car le trou du sien s’élargissait de plus en plus.
 
     Georges, Jeanne, et Paul, en se promenant, virent, dans un parc, assis sur un banc, près d’un cheval, un homme d’une cinquantaine d’années, à la silhouette débile. Sous d’épais sourcils de jais, deux orbes sombres surgissaient. Son regard semblait égaré, et, pour équilibrer l’inclination de sa tête, se dirigeait abruptement vers le haut. Un nez rectiligne était littéralement stoppé par une énorme et im- posante moustache, dont la mousse recouvrait en totalité la bouche et le menton. C’était Nietzsche. Georges le sa- lua en prononçant son nom. Mais cette salutation anodine provoqua chez le personnage un singulier revirement.
« Vous vous trompez, monsieur : je m’appelle Nietzsche. » fredonna-t-il, d’une voix fluette. Il montra du doigt le cheval qui lui faisait face, et, du plat de la main, en flatta le museau.
« Voici Bobo, mon cheval de cirque. Avec lui, nous al- lons parcourir le monde et devenir célèbre. Pas vrai Bobo ? Le pauvre a perdu toute sa famille. Je l’ai recueilli en Italie, au bord de l’agonie, puis l’ai aussitôt adopté. Il est très assidu à l’école et ramène toujours d’excellentes notes. Pas vrai Bobo ? » Le cheval hennit et s’ébroua. Georges et ses compagnons expliquèrent qu’ils étaient de nouveaux arrivants.
     Nietzsche reprit en ricanant :
« Oui, oui. Vous savez, tous les philosophes ici sont des imbéciles et des idiots, certains moins que d’autres – parce qu’ils me ressemblent – mais dans l’ensemble ... » Il leur fit signe d’approcher leur oreille, ce qu’ils firent.
« ... ils ne m’arrivent pas à la cheville, chuchota-t-il. » Il les regarda de ses grands yeux bruns.
« Et voulez-vous savoir pourquoi ? » Ils patientèrent un instant. Georges, au bout d’un mo- ment, voyant qu’il attendait, lui demanda pourquoi.
« Parce qu’ils sont prétentieux. Ils croient avoir expliqué le monde en quelques pages, et ne cessent de critiquer les autres. Peu de philosophes ont la sagesse, qui dans bien des cas s’avérerait adéquate, de ne pas prétendre dépasser leurs prédécesseurs.» Il soupira, et leur adressa un sourire complice.
« Mais ne vous inquiétez pas : je suis là... » Georges, Jeanne et Paul commencèrent à s’éloigner, mais il les retint : « Attendez ! Attendez ! Vous ne voulez pas savoir pour- quoi je suis si sage ? Non ? Et alors pourquoi je suis si malin ? Ou bien pourquoi j’écris de si bons livres ? Et pourquoi je suis un destin ? Snif... Heureusement que je suis un grand compositeur ...» Il fut soudain interrompu. Kant venait d’entrer dans le parc, épée à la main, bigoudis dressés sur la tête, et se jetait sur lui en vociférant des barbaries :
« Sus aux noumènes, compagnons ! Armez les canons de la raison pure ! Avant de trépasser par la pointe de mon épée, voleur de perruque, sache que la subreption de la conscience hypostasiée est l’apparence transcendantale qui fait prendre l’unité de la synthèse des pensées pour une unité vraiment perçue dans le sujet de ces pensées, et que je me battrai jusqu’à la mort ! » Nietzsche, d’abord effrayé, reprit courage, monta à che- val, et s’enfuit avec beaucoup de bravoure dans la direction opposée. Il leur lança de dos :
« Ainsi fuyait Zarathoustra ! » Kant le poursuivit en décrivant de larges moulinets avec son arme, puis ils disparurent tous deux derrière la grille du parc. Après quelques secondes de silence, Georges regarda tour à tour ses deux compagnons et leur demanda, en sou- riant :
« Pensez-vous que nous allons nous plaire ici ? »