Le Chagrin des Ogres

Mercredi 24 octobre 2012 - 20:00
Lieu : 
Théâtre de la Renaissance, Oullins
Description : 

Auteur et metteur en scène : Fabrice Murgia
Avec : Emilie Hermans, Anthony Foladore, Laura Sépul/Ingrid Heiderscheidt

Compte rendu : 

Le 24 octobre dernier voyait l’avènement du premier « Philothéâtre » de l’année. Quelques vingt-cinq étudiants en philosophie avaient rendez-vous au Théâtre de la Renaissance, à Oullins, pour y voir ensemble une pièce contemporaine : en l’occurrence, le Chagrin des ogres, de Fabrice Murgia. Portrait d’une génération brisée, doublée d’une réflexion sur les sociétés actuelles, cette mise-en-scène. violente et saturée des solitudes postmodernes n’a pas laissé de marbre. Compte-rendu.

La pièce commence par le ressassement entêté d’un conte pour enfant. Le roi du monde, désireux de rester roi jusqu’à la fin des temps, dévore ses enfants, qui deviennent à la longue sa seule nourriture. « Il s’est transformé en ogre. » Et il le restera jusqu’à ce que l’un de ses enfants lui échappe enfin, et le renverse – substituant ainsi la seconde génération à la première, qui avait régné trop longtemps... Ce conte, largement inspiré d’Hésiode, est un mythe ; il en a les inflexions, l’obscure simplicité, la formulation même – répété, répété sans cesse… Il en a aussi, si l’on veut, l’utilité : il rend intelligible, par une histoire vague, intemporelle et sans visage, des phénomènes compliqués et sauvages. Le multiple trouve en lui comme un récit unifiant.

Ce multiple, Fabrice Murgia est allé le chercher dans le réel ; il en a tiré les éléments les plus violents, les plus obscurs, ceux où semblent s’accrocher à la fois le mystère et la solution de ce qu’il convient d’appeler notre époque. C’est l’histoire de Natasha Kampush, jeune autrichienne séquestrée pendant dix ans par un déséquilibré ; c’est celle de Bastian Bosse, qui tira le 26 novembre 2006 sur ses anciens camarades de classe, avant de se donner la mort ; c’est celle enfin de Geneviève Lhermitte qui, en 2009, tua à coups de couteaux ses cinq enfants, âgés de quatre à quinze ans… Faits-divers d’une violence inouïe, et qui constituent l’étoffe – déchirée – de cette pièce : bien que séparés dans le temps et dans l’espace, ces drames vont être réunis sur la scène, lieu abstrait, où ils ne seront certes pas rejoués, mais plutôt restitués, interrogés par le fait même de leur présence simultanée.

Natasha séquestrée s’interroge sur le sens de sa captivité. Bastian, dans la solitude de son blog – quoi de plus « solitude » qu’un blog ? – sent monter en lui une effroyable colère narcissique. Et entre les deux, une enfant morte, tuée par sa mère, joue les animatrices, promenant sur la scène son visage massacré. Chacun parle, chacun déroule son discours, mais s’ils se mélangent, s’ils s’interfèrent, ces discours ne s’entendent pas. La solitude règne, et tous les thèmes lancés çà et là poursuivent dans la nuit leur trajectoire insensée, sans prendre, les uns par les autres, leur essor. Cette fugue est sans coda : pas d’aboutissement, ni de résolution. Le paradigme de cette pièce – paradigme ironique, si l’on peut dire – c’est la télévision, le show, dont Murgia tente ici un habile démontage : car si chacun parle à la télévision, toute parole y est indifférente, tout discours s’y résorbe dans le silence obscène du spectacle ou du simulacre. Le théâtre ici expérimente, rejoue, ce qui est son contraire : une mise-en-scène où les éléments en présence ne font pas nœud, où les personnages ne peuvent ni s’aimer, ni se haïr, où tous sont enclos – séquestrés – dans leur mort, dans leur cave ou dans leur blog.

Cette dimension carcérale, au cœur des choix formels du metteur en scène, est à la fois une dénonciation du spectacle (de la télévision, d’internet…) et une lecture du siècle lui-même, considéré comme siècle du spectacle. Les personnages ici se filment, se regardent, se filment se regardant, se filment récitant des films, ils regardent eux-mêmes leurs propres signaux de détresse : l’image est devenue prison, chacun y gesticule. Et la mise-en-scène, comme un panoptique, donne à voir cette solitude réfractée, sans cesse rebouclée sur elle-même : chaque personnage est derrière une vitre, se débattant dans l’ombre.

Opacité foncière, qui n’est détournée que par une autre opacité : celle de la projection, de l’amplification, du média. Résolument contemporaine, la mise-en-scène de Murgia se regarde comme un film : éclairages sophistiqués décorant l’absence de décor, musique omniprésente, voix sans cesse retravaillées, amplifiées, transformées, images projetées de tout visage et de tout corps – voici que la présence immédiate de l’acteur se dérobe, son il-y-a, de chair ou de sueur, disparaît au profit du détour, du froid détour, de l’écran.

Certes, ce dispositif complexe donne à voir ce qui en un sens est devenu notre vision du monde. Mais cette mise en scène de l’omniprésence du spectacle (le brechtien qu’est sans doute Murgia parlerait à coup sûr de « distanciation ») n’évite pas toujours l’écueil du Spectaculaire – donnée plus contemporaine qui consiste à procurer des « claques » au spectateur (celui-là en étant d’ailleurs particulièrement friand). La violence des destinées évoquées dans cette pièce se prête naturellement à ce type d’exercice… Hélas, la saturation des voix, l’anxiété des musiques, la brutalité un peu affectée de certains bruitages ou de certains gros plans, ne font qu’encombrer une pièce qui pouvait se contenter largement de son puissant diagnostic. Diagnostic qui porte autant sur l’époque – sur ce grand spectacle où chacun croit « communiquer » quand il s’enferme avec lui-même – que sur la nature profonde de l’enfance, et de son prolongement douloureux, l’adolescence.

Car en fin de compte, que nous disent Bastian, Natascha, ou le fantôme pétulant de cette petite fille ? La violence du monde, son hostilité – la voracité du réel à rappeler son horreur à ceux qui ne la connaissent pas encore (et la surprise toujours renouvelée de ceux-là).

Aussi le mythe au départ revient-il comme en guise de conclusion amère, ou de mensonge aigre-doux : ce fils de l’ogre qui tuera enfin son père, – ce Zeus qui tuera Chronos, ou ce Christ qui triomphera du mal, ou que sais-je encore ? –, eh bien, ce fils n’arrivera jamais. Et c’est ce jamais, ce grand jamais, que nous donne à voir cette pièce sans salut. Natascha ou Bastian ne sont rien d’autre que les avatars douloureux et désespérés de cette éternelle seconde génération, sacrifiée par la première, éternellement.

Lucas Teyssier M2 de Lettres-Modernes