Le Cas Kant

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Christophe Point
Rubrique: 
Philosophie
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EXPRESSION DE L’IDEALISME ...
 
« La fonction du kantisme fut de justifier la morale bourgeoise en faisant d’elle la fille d’une raison législa- trice de l’astronomie. La fonction de la philosophie de M. Brunschvicg est de justifier cette morale à l’aide des prestiges qui s’attachent à la mathématique d’Einstein. A l’abri de la science, la pensée bourgeoise justifie ses inventions et oublie qu’elles sont mortelles. »
Les chiens de garde ...
 
 
ET DE SON USAGE POLITIQUE
 
« Au temps où il combattait pour le pouvoir, le bour- geois se passa de son âme. [...] mais il s’aperçut de son vide. Il eut le regret de l’âme chrétienne : sans pouvoir, sans vouloir la reconquérir, parce que cette reconquête l’eût mis entre les mains d’une Église qui fut l’appui des ennemis de sa classe. Il trouva mieux. Tout le courant de la philosophie bourgeoise vise au remplacement de cette âme. Kant assurera à la bourgeoisie tous les bé- néfices de l’âme chrétienne, tous ses prestiges, lorsqu’il substitua à la substance spirituelle le pouvoir abstrait du « je pense »...un pouvoir d’un esprit intérieur à chaque homme, un pouvoir qui ne relevait de personne » Les chiens de garde
 
Nizan, dans son œuvre Les chiens de garde, va déconstruire les deux fondements de l’aristocratisme in- tellectuel bourgeois de son époque. Et pourrait-on pen- ser, de la nôtre également.
 
L’un de ces deux fondements est l’idéalisme philosophique, celui-ci définit le rapport du philosophe avec le monde comme une prédominance des idées, des concepts de l’intelligible sur le non-intelligible, le sensible, le concret. Le deuxième fondement est l’intellectualisme dont on peut voir l’expression dans l’exemple de la dis- sertation. L’idéalisme philosophique fait du philosophe un être « pur » marchant sur le terrain des « idées » éter- nelles. Ainsi l’aristocrate intellectuel juge la philosophie éternelle car les idées qu’elle développe sont éternelles.
 
Nizan veut montrer que cela est faux. La philo- sophie comme tous les autres savoirs est en partie histo- rique. Nous chercherons alors ici les propriétés intellec- tuelles que l’histoire a imprimées dans le groupe social particulier qu’est le corps philosophique.
 
Prenons l’exemple du choix historique de la doc- trine kantienne comme socle du contenu philosophique propre à l’orthodoxie philosophique universitaire.
 
La philosophie se distingue des autres disci- plines universitaires par le projet ambitieux qu’exprime la volonté de rendre accessible à tous « la réflexion per- sonnelle » (Bruno POUCET, Enseigner la philosophie, histoire d’une discipline scolaire). Depuis le 2 septembre 1925, les instructions ministérielles appellent à ce que « les élèves fassent l’apprentissage de la liberté par l’exer- cice de la réflexion [...] c’est là l’objet propre et essentiel de cet enseignement ». Ce projet s’inscrit dans l’orthodo- xie philosophique de l’université par la formule « penser par soi-même » : sapere aude. Nous allons voir que cette formule trouve son meilleur soutien philosophique dans la doctrine kantienne.
 
En effet, il faut comprendre qu’en France, depuis les années 1880, la philosophie a toujours oscillé entre deux cultures différentes. Ces deux cultures sont d’un côté l’héritage spiritualiste des philosophes des Lumières et de la chrétienté, et de l’autre côté la culture scientifique héritée des penseurs empiristes et positivistes. La culture scientifique peut s’imposer dans l’enseignement philoso- phique grâce, entre autres, à l’apparition des disciplines nouvelles (géographie, psychologie, sociologie, etc.) dans l’enseignement universitaire. Donc, entre la nécessité de faire apparaître ces nouvelles disciplines et la nécessité de maintenir les anciennes (histoire, lettres, etc.), la philoso- phie devait composer avec les deux cultures spiritualiste et scientifique. L’alliance de ces deux cultures est vite de- venue le symbole même de l’enseignement républicain.
 
Or, comment réunir ces deux cultures ? Sur quelle doctrine philosophique s’appuyer pour légiti- mer les deux dans un système de pensée cohérent ?
 
Cette problématique fit la fortune de Kant en France, depuis les années 1880. Actualisé alors par les néo-kantiens (Boutroux, Renouvier, Cassirer, etc.), il pro- posait une voie originale de compromis, reconnaissant la nécessité de prendre en compte le discours des sciences, pour instruire le savoir, mais sans pour autant perdre les prétentions morales des spiritualistes. Kant permit à la philosophie de « donner à la morale la primauté sur le théorique et à voir dans la religion l’aboutissement de l’édifice »(Fabien CAPEILLIERES, « Généalogie d’un néo-kantisme français », Revue de métaphysique et de morale, n°3, 1998) sans le discours religieux trop méta- physique pour être crédible à la fin de ce XIXème siècle.
 
La doctrine kantienne, en permettant la réconci- liation des deux cultures, a rendu possible l’expression du « penser par soi-même ». Sa philosophie du sujet, libérée des dogmes religieux et de l’arsenal métaphysique trop lourd de la pensée spiritualiste, fixe le sujet comme fon- dement de sa philosophie. Ainsi sa liberté devient pre- mière et il permet aux philosophes de rendre possible « l’autosuffisance spirituelle, morale et intellectuelle du régime fondé sur l’individu et la raison ». Kant incarne ainsi le philosophe libre. Cette liberté permet deux choses qui satisferont autant les exigences spiritualistes que scientifiques. Elle permet, premièrement, une forme originale d’idéalisme où l’esprit est valorisé comme une substance ou une essence immuable. Et deuxièmement, un rapport entre la nature et l’esprit sous l’égide de la rai- son qui dépasse la simple saisie chaotique des sens empi- riques , et l’inintelligibilité d’une nature divine fermée à la connaissance humaine.
 
Il s’est formé alors dans la philosophie un pôle rationaliste, et un pôle métaphysicien. Henry Bergson, illustre représentant du premier pôle, peut développer des concepts comme « la raison » « la science » « la mé- thode » et célébrer des auteurs comme Descartes, Comte ou encore Condorcet. Et de l’autre côté, le représentant du second pôle, Léon Brunschvicg peut développer les concepts de « l’absolu », « la vie », « la personne », « l’ex- périence vitale » et des auteurs comme Maine de Biran, Ravaisson et les « philosophes allemands »(Louis PIN- TO, La vocation et le métier de philosophe, pour une sociologie de la philosophie dans la France contempo- raine) Mais Bergson et Brunschvicg avaient en commun les concepts d’ « esprit », de « conscience », de « intelli- gence », de « démocratie », etc... La pacification de ces deux pôles, qui rejette comme nous allons le voir les ex- trêmes de leurs champs que sont l’ « empirisme » et et le « mysticisme », trouvait son équilibre dans le « penser par soi-même », la valorisation du sujet. Sujet confortable, sujet bourgeois instruit et « raisonnable ».
 
Ainsi, avec le choix de la doctrine kantienne, la philosophie a pris acte des rapports de force qui tra- versaient le champ de la connaissance à l’époque. Cette alliance du spiritualisme et de la science était alors une neutralisation de deux « mauvais » penchants de la connaissance, jugés indésirables par l’État : le « positi- visme scientiste » et le catholicisme mystique. A partir des années 1880, cette neutralisation peut s’observer dans les programmes de l’enseignement philosophique en classe de terminale où la « métaphysique et théodicée » disparaît en 1885 pour devenir la « métaphysique ». Ou encore l’apparition de nouveaux auteurs et de nouveaux sujets scientifiques comme « le travail », « la technique », « la science », etc. La légitimité de la culture scolaire étant liée à la légitimité de l’ordre public, il importait au gou- vernement de l ‘époque de réconcilier sa bourgeoisie divisée entre l’École et l’Église dans une culture scolaire reliant spiritualité et science. Le « penser par soi-même », en total accord avec les principes républicains, permet- tait de fonder et de justifier l’existence d’un sujet libéré spirituellement des puissances temporelles et pouvant avoir la prétention d’étudier la nature. Sujet libre de tout, trop libre pour être trop vrai.
 
L’expression de cette liberté du sujet dans la philosophie est multiple. Elle s’exprime dans la liberté professorale à mener légitimement ses cours magistraux avec plus de largeur, étant donné que le but était de « faire penser » les étudiants. L’usage de la dissertation, prime l’illusion de la « réflexion personnelle » que donnent les ́lèves. Plus largement c’est la parole du maître qui se libère, et la variabilité acceptée des gestes, du ton, du débit du propos sont autant de preuves de cette pensée subjective bien présente. Même Henri Marion montre cette liberté dans le fait que le programme devient « une simple direction pour les professeurs », « comme une indication des questions à traiter dans les cours » et non une obligation stricte. Sujet conciliant et doux. Sujet tolé- rant envers les siens.
 
Ainsi la conviction de ne rien devoir intellectuel- lement et spirituellement à personne, se trouvait égale- ment en parfait accord avec les valeurs de l’aristocratisme intellectuel. Or cette impression de liberté se situe tou- jours à l’intérieur d’un cadre institutionnel.
 
C’est par la médiation des textes doctrinaux, des programmes, des exercices scolaires et de la croyance des inspecteurs académiques de philosophie que le « penser par soi-même » s’est inscrit dans les croyances fortes de l’habitus du corps philosophique. Sans contrainte ex- terne, cet appel à l’autonomie pouvait prétendre à l’inté- rêt de tous, donc de l’universel. Mais le choix de la doc- trine kantienne comme socle du contenu philosophique propre à l’orthodoxie philosophique universitaire avait pour conséquence de poser comme but à la philosophie d’être le lieu de réunion de la science et de la spiritua- lité. Le but de la philosophie cessa d’être elle-même . Ce lieu de réunion devenant propice aux valeurs de la Ré- publique française, elle n’avait plus pour but de former des érudits ou des savants, mais des « jeunes hommes pour la vie active, contemporaine, française ». La phi- losophie devait permettre à cette jeunesse de manier « naturellement » mais avec discipline leur pensée dans tous les usages futurs de leur apprentissage. Elle était ainsi devenue l’expression même du logocentrisme répu- blicain français.
 
La philosophie ne devait donc plus remettre en question, ou alors seulement pour les légitimer à nouveau, les valeurs républicaines. Ainsi l’histoire de la philo- sophie, sorte de philosophie de la philosophie, était une discipline trop dangereuse pour l’enseignement de la phi- losophie en terminale. Elle risquait de révéler aux élèves la relativité de la construction historique des idées philosophiques et par extension des valeurs républicaines. L’histoire de la philosophie disparaît de fait des intitulés des programmes en 1902. L’épuration du programme de philosophie a continué progressivement. Actuellement les cinq points principaux du programme de philosophie au secondaire où sont regroupés les notions peuvent se synthétiser autour de trois pôles : le sujet, la connaissance et l’État. C’est-à-dire le minimum pour un bon citoyen. Pour qu’il sache qui voter tous les cinq ans. Et ensuite oublier.
 
Pour conclure, nous dirons qu’avec l’exemple de l’instrumentalisation de la doctrine kantienne, l’his- toire, se déclinant notamment par une histoire politique, imprime sa marque à la philosophie. Elle ne peut plus alors être conforme à l’idéalisme philosophique ; elle n’est pas « immuable » et « éternelle ». Elle peut donc changer et être modifiée. C’est le second enseignement de l’exemple de la doctrine kantienne. L’État peut, lui aussi, transformer ce produit historique qu’est la philo- sophie par son enseignement au secondaire et à l’univer- sité. Dans le but évident de l’orienter vers des fins qui lui profitent, comme c’est ici le cas, pour la réconciliation entre le spiritualisme et la science.
 
L’État n’a alors que davantage d’intérêt à confir- mer le corps philosophique dans son impression de liberté qu’exprime la maxime de l’aristocratisme intel- lectuel : « penser par soi-même », penser seul pour soi. Cela lui permet de mieux le contrôler en coulisse. Pour Nizan, l’idéalisme de l’aristocrate intellectuel sert cette illusion et l’intellectuel devient alors « la victime aveugle » ou le « complice » de cette manipulation. C’est pourquoi Nizan veut déconstruire ce fondement de l’aristocrate intellectuel et créer un nouveau rapport au monde : le réalisme. Une philosophie où l’on ne se ment pas.