La philosophie enseignée à ma chouette

Mercredi 25 septembre 2013 - 17:00
Lieu : 
Amphithéâtre Huvelin
Description : 

Auteur et metteur en scène : Yves Cusset
A l'occasion du Forum des associations de Lyon III, nous proposons un événement un peu différent : un Philothéâtre ! Le philosophe comédien Yves Cusset viendra jouer une de ses pièces : "La philosophie enseignée à ma chouette".

Compte rendu : 

Cheminer avec Yves Cusset

« La philosophie, c'est ce qui permet de se rendre utile quand on ne sert à rien. Plus encore aujourd'hui qu'hier, et inversement.
D'où l'utilité des philosophes. » La philosophie enseignée à ma chouette
« - Pourquoi courent-ils comme des fous ? - Parce qu'ils le sont ! »
Raymond Devos, « le rond point »

Des mois que les Médiations philosophiques organisaient cet événement : la rencontre avec le philosophe et humoriste Yves Cusset. Et c'est au cœur de l'Université Lyon III, sur les quais, que notre invité nous fit désapprendre tout ce qu'on avait eu le malheur de comprendre de la démarche philosophique.
En effet, pour Yves Cusset, l'esprit ce n'est pas enchainer le monde à notre désir de maîtrise maladif - ces longues chaines de raisonnement dont parlait Descartes -, se concentrer au point d'en oublier de gonfler ses poumons....Avoir de l'esprit c'est bien plutôt être capable de se déconcentrer soi-même pour percevoir ce qui est vraiment important, de laisser notre poitrine éclater de rire. Il faudrait préférer au trop spirituel le spiritueux : in vino veritas !
Si l'étonnement philosophique est ce processus par lequel l'homme suspend toute certitude pour commencer à regarder en lui et autour de lui, Yves Cusset montre qu'au lieu d'avoir ce réflexe orgueilleux de se dire « arf, encore quelque chose que je n'avais pas prévu, va falloir que je recommence tout le boulot », il faut s'exclamer : « ah ! c'est merveilleux, je n'y avais pas pensé ! ». Il choisit de faire retentir cet étonnement à grands coups de calembours et de jeux de mots, de diaporamas expliquant le totalitarisme des schtroumpfs, de schémas improbables sur la sexualité...si bien que le spectateur se dit « ah ! très bien trouvé ! ».
En ce sens, Yves Cusset renverse la conception traditionnelle de l'étonnement philosophique : celui-ci ne nait plus de la question « pourquoi y'a-t-il quelque chose plutôt que rien » mais « et pourquoi être sérieux ? ». Il invite à considérer le monde sensé parce que renfermant des milliers de contrepèteries : les relations entre signifiant et signifié sont infinies. Sensé non parce qu'il y a une direction précise à l'existence, mais parce qu'il y en a justement un nombres illimité. Par conséquent, l'absurdité de l'existence n'est tragique que lorsqu'il n'y a plus la possibilité d'en rire : être tragique c'est coller absolument au rôle que l'on nous a attribué ; c'est lorsqu'il n'y a plus d'écart possible entre ce qui est et ce qui peut être.
C'est donc à une série de détonations que nous avons joyeusement assisté : oui, on peut mourir de rire ! Ainsi, en interprétant de manière dialoguée son « Abécédaire déraisonné », son personnage François-Xavier - représentant très certainement le visage comique de Socrate - marche sur le chemin de l'existence aux côtés de sa disciple Marie-Jeanne, et mime ce va-et-vient entre expérience quotidienne du monde, caractérisée par son immédiateté - et donc sa tragédie -, et l'expérience médiate étudiée par la philosophie et l'humour : tandis que la première est un miroir concave qui fait se réfléchir entre eux les concepts tirés des thématiques les plus fondamentales de notre vie, mélange absorbé par la conscience elle-même au fond du trou, c'est l'humour, miroir convexe, qui sauve la conscience de sa noyade en faisant partir dans toutes les directions les flèches de vérité qui nous meurtrissent en permanence. Yves Cusset a ainsi pu dire lors du débat : « rire, c'est se décrocher de l'espoir de trouver en soi la vérité ».
Car en réalité, la philosophie ne se fait pas tout seul dans son coin : « vivre ne s'apprend pas ; vivre ne se vit pas ; vivre ne se fait pas tout seul, ni même à deux, mais toujours à plusieurs ». Mais comment parvenir à philosopher ensemble sans paraître pédant ni ennuyeux ? Yves Cusset, passionné de philosophie politique, nous répond : en riant collectivement de notre propre misère. Le philosophe et humoriste « donne à penser sans faire réfléchir » : penser n'a pas pour exigence de dire ce qu'est mon monde, il faut au contraire sortir de soi, retrouver cet écart primordial entre ce que je suis et ce que peux être. Je n'ai pas à être une personne si je peux en être plusieurs ! Ainsi Cusset nous a-t-il fait part d'une expérience tout à fait originale - et source d'inspiration pour un futur projet pour les Médiations ! -, la « théâtralisation des textes philosophiques » : faire sortir les textes d'eux-mêmes, appréhender un texte de Kant en oubliant que c'est un esprit suprême qui l'a rédigé ; retrouver leur contingence originelle.
L'humour, rappelons-le une fois pour toutes, vient de ce qu'il y a un décalage entre ce qui est dit et ce qui est manifesté par le corps : un corps d'humoriste est en situation. Ce que nous n'avons malheureusement pas en philosophie, puisque la concentration - et il en faut pour comprendre la Phénoménologie de l'Esprit ! - oblige le corps à rester statique, voire courbé sous le poids des idées complexes - et parfois à souffrir le désespoir... Il s'agit d'un véritable appel à la philosophie comme connaissance des possibilités, contre la posture du sage qui se résigne au destin.
Finalement, ce n'est pas Christ sauveur qu'Yves Cusset nous a montré le chemin de la vérité - même s'il a commencé son spectacle par un joyeux « Salut ! » : alors que le Christ ne rit jamais, et que la philosophie basée sur la religion semble rester prisonnière d'un impératif qui vient d'en haut (tu dois penser car tu es à l'image de Dieu), notre invité a redonné de la liberté au rire lui-même. En effet, lui qui cherche à trouver un équilibre entre monde du sérieux et monde de la réalité - tous deux inséparables attention, l'humour créant l'ambiguïté et non la frontière -, il nous a montré que le rire n'est pas quelque chose à consommer lorsqu'on a le moral dans les chaussettes. À l'inverse des émissions télévisées, se revendiquant d'être divertissantes, et que l'on doit subir parce qu'on est biologiquement en manque d'endorphines, Yves Cusset nous montre qu'il faut décider de rire. Rire philosophiquement, c'est libérer de l'humour de la mécanique - ce qui dépasse l'analyse bergsonienne bien connue : rire philosophiquement, c'est faire percevoir la nécessité spirituelle de rire en incarnant les différentes étapes d'une existence jamais tracée d'avance.

Merci à Yves Cusset et à sa partenaire de jeu Sarah Gabillon, et à l'Université Lyon III.

Par Margaux M.-D.