La divine origine

Auteur de l'article: 
Adrien Payet
Rubrique: 
Littérature
Médiaphi correspondant: 
Texte de l'article: 

J’ai toute l’éternité pour m’ennuyer.
 
Étant on ne peut mieux pourvu en temps et on ne peut moins disposé à l’occuper je vais vous conter la raison de mon embarras.
 
Pour ne pas prendre trop de risque je me contente- rais de dire qu’on était en fin de semaine. Ça me revient c’était un vendredi.
 
Comme un vendredi, je me dirigeais vers le « syndicat de l’Ivresse » qui, vous l’aurez sans doute compris, n’était rien d’autre qu’un gros comptoir et quelques hommes, ou légumes, ou flasques paquets de chair imbibée, au rôle non négligeable de harangueur de confrère (ne vous méprenez pas, ce genre de tableau, certes lamen- table, laisse rêveur quelques-uns d’entre nous). Il y avait aussi, naturellement, un serveur ; grand et mince, an- guleux au visage et aux mains, la peau très proche des os, une mine sèche très sèche mais qui ne pose pas de question. J’entrais alors, d’un geste conquérant, poussant de mes deux mains les battants embués du « syndicat ». J’y trouverais à coup sûr le salut de ma triste semaine, et peut-être y ferais quelque rencontre... ou au moins, peut être, y trouverais-je quelque écho à mon rire.
 
Ce soir là rien n’était moins certains. Une atmosphère épaisse et putride, qu’on peut imaginer convenir à en- cadrer un entassement de cadavres en pourrissement (n’ayez pas trop foi en la vertu conservatrice que l’on octroie d’ordinaire à l’alcool), chargée de l’haleine d’une quinzaine de bonshommes faces écrasées contre le comp- toir, pour certains même contre le sol, mûrs d’une bonne après-midi d’ingurgitation (certainement proche de la régurgitation, de quoi le coma les gardait pour l’heure) pas de virgule et occupés à souffler, suivant tant bien que mal l’empressement d’un cœur déréglé par l’alcool.
 
« Avec ça, me dis-je, je trouverai mon compte d’ivresse rien qu’en respirant... »
 
Et effectivement la première inspiration me tourna la tête. Je fus secoué de bas en haut d’un vigoureux frisson de dégoût que le serveur, occupé à relever un pantin gargouillant et bavant à même le sol, ne manqua pas de remarquer. D’un mouvement de tête il m’invita à me joindre au troupeau, avec toute la bienveillance, compa- rable à celle du fossoyeur, d’un homme qui vit du salut de la triste semaine des autres.
 
Je m’avançais donc raide, suivant le chemin que m’in- diquait le scintillement d’une grosse et luisante cruche. J’écrasais au passage une main recroquevillée, et comme agitée des spasmes de l’ivresse. Cela me valut un son – que dire de plus ? – sans aucun doute destiné à l’injure mais qui m’atteignit amoindrit et déformé par l’état de friche de la matière grise de son énonciateur, fraîchement labourée par l’alcool de poire que contenait la bouteille fermement maintenue, quoi qu’à l’envers, dans son autre main. Sur le chemin, qui était le mien et qui menait à la luisante cruche, se tenait un obstacle que l’on rencontre sur bien des chemins, et qui porte le triste nom d’em- ployé. Aimable intermédiaire qui vous freine d’une poi- gnée de monnaie.
 
Toujours est-il qu’après ce bref échange argent/alcool, que j’ose à peine appeler bon compromis, je tenais de- vant moi l’objet de ma convoitise. Je commençais alors à nous fondre l’un dans l’autre quand quelque chose de très étrange advint. En fait cela ne parait très étrange sans doute uniquement parce que, l’alcool ayant fait son travail, ayant creusé sa fosse dans ma mémoire et dans mon histoire, je n’ai aucun souvenir de ce qu’il arriva ensuite. Je le déplore d’ailleurs, il me manque la fin de mon histoire. Suicide narratif.
 
Oui, ce soir là – peut être me suis-je fait empoisonné, écrasé, étouffé, transpercé d’une balle ou d’une épée vir- gule qu’importe – je suis mort. Songez à ce propos, mes- sieurs dames, à soigner votre mort. Ivre mort ça n’a pas grand intérêt.
 
D’ici à maintenant se déroule les causes de ma peine. Je vous le dis d’ors et déjà, elle tient en bonne partie à ma curiosité et mon manque de contenance ; aussi j’espère qu’il vous suffira de me lire pour vous éviter la pareille.
 
De la montée au ciel, l’alcool persistant, je n’ai que peu de souvenir. Somme toute pas désagréable je dirais. On est porté, ascendant, par l’air elle-même un peu comme on remonte de sous l’eau. Je vous le disais, du début de l’ascension je ne saurais rien vous apprendre, mais sur la fin j’ouvris un œil empoté sur un panorama à ravir le pape. Le passage au travers d’un nuage me fit le plus grand bien.
 
Sur son seuil – celui du nuage, entendons-nous bien à partir d’ici il n’en existe pas d’autre – se tenait un corps, sensiblement plus grand que celui d’un homme moyen, le long duquel je m’élevais jusqu’à ce que mes pied re- posent eux aussi sur le nuage. Je vis à cet occasion défiler le personnage des pieds aux épaules, et m’étonna de ce qu’il était vêtu d’un uniforme bien serré, flanqué dans une paire de bottes noires cirées. Levant les yeux, je vis un visage dur, sifflet aux lèvres, encastré dans une capote signée, sur le devant, d’une croix. Cette dernière était de métal parfaitement lisse et entretenu, comme une croix, quoi qu’un peu plus haute que large. Celle la même qui force certains à racheter le pêché d’un Adam au prix de leurs propres vies.
 
Je demandais alors tout haut à qui avais-je donc l’honneur. L’homme, en guise de réponse, me brandit un insigne sous le nez, sur lequel je pus discerner :
F.O.P
Force de l’Ordre Posthume
 
Je crois qu’à cet instant je faillis verser une larme. Une police du ciel, au ciel ! Misère... Je n’en eu pas le loisir car l’ange, que j’ai peine à nommer ainsi, me saisit par l’épaule, me tourna à sa guise et me poussa, man- quant de me faire tomber. En me redressant j’aperçus un mince filet noir qui serpentait sur le massif nua- geux, et dont on ne voyait aussi ni la source, ni le terme. Je plissais les yeux pour affiner mon regard et il me sem- bla que le filet était en mouvement. Je reçus une nou- velle poussé dans le dos et je compris, voyant qu’autour de moi rien d’autre ne se distinguait du désert nuageux (lumière diffuse, éparpillée au dessus), qu’il me fallait m’y rendre. Je bondis et rebondis alors de nuage en nuage, ce qui me permit de venir rapidement à bout de la longue distance qui me séparait dudit filet. A son approche je fus fort étonné de constater qu’il était en réalité une file d’hommes et de femmes, marchants au ralentis, instables et claudicants pour la plupart. Je remontais alors jusqu’en bout de file et me retrouvais derrière un corps privé de tête, étiqueté d’un numéro à l’épaule, et qui me salua du mieux qu’il put, d’un mouvement de cou qui m’en présenta la tranche suintante et postillonnante de bile. Il s’agissait là d’un gros effort d’articulation, et je devinais d’ailleurs à sa qualité (remarquable pour qui ne pos- sède pas de bouche) qu’elle devait être tout de même le fruit de quelques décennies d’entraînement. Notre voisin du devant, lui aussi étiqueté, me le confirma et sollicita mon indulgence quant à ce jeune morceau de personne, qui mettait un zèle vindicatif à cette peine perdue que représente la conversation d’un décapité.
 
Je me renseignais sans plus tarder sur la raison de cette lente et interminable procession, ainsi que sur cette mas- carade de police angélique dont l’absurdité gênait jusqu’à sa désignation. J’appris alors d’une espèce de créature moins homme que viande – amputé d’à peu près tout ce qui fait d’un corps celui d’un être humain et rappelant un certain bœuf écorché d’un certain Francis Bacon– que tout au bout se trouvait un bureau sous lequel se rangeaient les deux genoux et le sexe empoté de Jésus, tibias ballants et tampon au point, qui faisait ses 6 heures quotidiennes de corvée de jugement dernier. Mon tour viendrait et jusque là je n’avais qu’à attendre à ma place, un pas toutes les dix minutes : le temps d’un check up. J’attendis... J’attendis bon nombre d’heures – si ce n’est de jours, quoi que je ne puisse vous dire combien. Là au-dessus le temps est toujours le même : indolore, toujours claire, toujours beau donc jamais beau. Je demande l’heure et on me répond qu’ici le temps ne passe pas. Quel ennui pourtant... et quel découragement que cette inconditionnelle clarté.
 
J’attendis encore et je n’en puis plus alors je partis faire un tour, m’assurant auprès de mes voisins que je trouve- rais la même place à mon retour. On me répondit que je n’avais pas à m’en inquiéter, j’étais étiqueté. (Je devinais le lien avec la tape dans le dos de l’ange garde). « Ah oui. Naturellement. »
 
Alors je pris à gauche. Pour horizon j’avais une ligne cotonneuse (nuageuse en fait) et remuante... et rien d’autre. Bien décidé à ne pas m’arrêter avant de rencontrer quelque irrégularité dans le paysage, je prévoyais une longue marche (je parle de distance, d’espace, celui-ci, à la différence du temps, n’étant pas abolie). En toute rigueur, le temps ne passant plus, on ne peut m’en reprocher la perte, non plus qu’aucun retard.
 
Aussi j’avance, toujours bondissant et rebondissant. Chaque hectare étant rigoureusement le même que ses adjacents, je n’ai pour témoin de mon avancé que le rape- tissement de la file d’attente. Là par exemple, je sais que j’ai bien avancé parce que je ne la vois plus. En revanche, je ne sais pas si j’avance encore puisque, de fait, je ne vois plus rien.
 
Disons que oui. Finalement, grâce à dieu, qui n’est pas si loin, j’aperçois quelque chose. Je m’avance de quelques bonds et je me claque les talons sur une surface bien dure type béton. Je me frotte les pieds, et j’hurle contre ce « putain de bordel ». Il semble que ce soit un bâtiment haut comme un petit homme et large d’un bon mètre carré. Et pas bien éduqué on dirait : il m’invite, d’une voix d’ours, à aller au diable. Je me tais mais je regarde quand même par le trou de la serrure. Ce n’est pas ce que je voulais mais il donne sur l’entrejambe mal dégrossi d’un petit ronchon poilu.
 
Je reçois une nouvelle ritournelle d’injures, en même temps je suis poussé à reculons. Je ne saurais dire par quoi. Par moi ; mon corps, en tout cas, me tire vers l’ar- rière.
 
« Comment m’a-t-il vu ? » Je me dis.
 
« Je suis avec toi. » Il me répond. Cette fois c’est moi tout entier qui me secoue de frayeur. Je risque un « Plait-il ? » pas bien rassuré.
 
« Je suis partout. » Je m’entend dire dans la tête.
 
« Seigneur Dieu ! »
 
« Tout juste. »
 
« Mais ! Pardonnez-moi votre omniscience mais... je vous ai vu... comment dire... le... la... hum... Je vous prie d’excuser ma curiosité, je m’en retourne attendre le jugement dernier. »
 
Il est un peu tard je crois, je crains. Il semble que oui : je me retourne, et me re-retourne, la seconde fois malgré moi.
 
La poignée se tourne et là : Dieu. En face ! Rien d’autre, pas de halo éblouissant, pas de chant angélique, pas de vents impétueux pour me mettre à genoux. Dieu, rien que Dieu. Petit, bedonnant, ronchon, le visage enfoui dans une barbe un peu rêche et teinté de jaune comme celles qu’on trouve plus bas. Le petit bonhomme se tient sur un petit nuage à environ un mètre du sol. Plus sur- prenant encore, ça ne sent pas franchement bon là d’où il sort. Ça sent la merde en fait, à l’ancienne enfin, à la terrienne.
 
Ça me travaille. Je ne peux pas rester sans rien dire et puis je ne sais pas ce que vous en pensez mais il me démange de savoir où cela peut-il aller :
 
_ « Où ça va ?
 
_Ça?
 
_ Eh bien si je ne m’abuse quant à l’occupation que vous laissez à l’instant, « ça » en est le... le fruit.
 
_ Il est vrai que ça m’a posé problème. Je veux dire, de savoir que faire de ce dont on ne veut pas ?
 
_ Et alors ? Qu’en avez-vous fait ? Qu’en faites-vous ?
 
_ Que faites-vous vous-même de ce dont vous ne voulez pas ?
 
_ Hum... J’avoue ne pas trop m’en occuper, je le jette simplement. A la poubelle, puis ça va à la mer ou dans le désert, on a prévu des endroits pour ça, vous devez savoir.
 
_ Je sais. J’ai d’ailleurs également prévu un endroit pour ça. Quant à vous, toutes les bêtes dont vous faites parti, je ne vous ai pas prévu... Votre monde, comme les hommes l’on deviné, a bien été engendré par mes soins. Cependant je crois que pas un de vos livres sacrés ne voit juste quant à la nature de cet engendrement. L’existence de votre espèce, ainsi que celle de toutes les autres, tient, pour ainsi dire, de l’accident. Je ne vous ai pas choisi ; vous n’étiez pas même dans mes plans. Et si votre monde est issu de mes entrailles il faut ajouter : du gros intestin. Sur ce je fus envoyé aux enfers, invité à y croupir sage- ment pour l’éternité « sans autre forme de procès », pour avoir sut par excès de curiosité l’origine du monde. Aussi, je vous conseil d’oublier tout ça.
 
Ah oui au fait ! Je tiens du Diable quelque chose sur les hommes :
 
Il parait que nous sommes une exagération de nous- mêmes. Et malheureusement pour nous, qui nous récla- mons du langage et de la raison, il semble qu’il n’y ait de vérité qu’ineffable. Prenez-le comme ça vous chante.