La bonne âme de Se-Tchouan

Mardi 25 février 2014 - 20:00
Lieu : 
Théâtre de la Croix Rousse
Description : 

Auteur de la pièce : Bertolt Brecht
Metteur en scène : Jean Bellorini
Plus d'infos : http://www.croix-rousse.com/
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Une jeune prostituée chinoise accepte d'héberger trois dieux.

Cette pièce de Brecht prend la forme d’une parabole : dans une province reculée de la Chine, le Se-Tchouan, trois dieux voyagent. Seule une jeune prostituée, Shen Té, accepte de les loger pour la nuit. Avec l’argent qu’ils lui donnent en remerciement, elle achète un débit de tabac. Et les ennuis commencent : la jeune femme va être confrontée à tous ceux qui veulent profiter de sa nouvelle prospérité et abuser de sa gentillesse...

Avec clairvoyance et tristesse, Brecht nous met face à un monde qui assume de plus en plus sa cruauté. Mais il emploie les moyens du théâtre, la poésie, le lyrisme et, bien sûr, l’art de raconter des histoires. La mise en scène de Jean Bellorini (dont on a pu voir Paroles gelées d’après Rabelais) fait naître cette poésie de la violence du monde la plus insupportable en lui donnant le rythme d’une danse, d’un bal et la force de la colère.

Dans un décor qui évoque le délabrement du monde, les dix huit comédiens de la troupe, de l’enfant à la dame âgée, se mettent au service de la fable en se faisant musiciens, chanteurs et ouvriers de plateau. Ce sont eux qui peuplent cette immense poubelle sous les étoiles comme l’on voit parfois un tournesol qui pousse sur du fumier.

Le spectacle simple, drôle mais aussi terrible, est parsemé de chansons populaires et originales en présence d’un pianiste virtuose et fou. Une musique onirique qui bascule vers le bruit de la réalité.

Compte rendu : 

Il était une fois...des dieux. Des dieux et un monde. Les uns avaient rêvé le second, qui les avaient alors rendus possibles. Ou bien des hommes avec d'autres hommes. Ceux-ci voulant créer un monde, ont dit à ceux-là de rêver des dieux. On ne sait plus très bien.

Il était une fois... des dieux. Des dieux troublés dans leur sereine et éternelle contemplation par un homme. cet homme, c'est Bertolt Brecht qui leur demande en 1940 : Pourquoi la misère ? Pourquoi tant de pauvres ? Et pourquoi la faim ? Les dieux ont répondu qu'ils n'entendaient rien à l'économie et aux affaires, alors encore moins à la misère. mais s'il était malheureux c'était surement de sa faute, à lui, et aux hommes, de n'avoir pas respecté les commandements divins. Brecht est en exil aux Etats-Unis à ce moment là, alors il ose rétorquer : Vos commandements sont inapplicables, l'amour, la charité et le pardon n'amènent que la mort et la pauvreté. Sottise, répondent les dieux, les bonnes âmes n'ont pas ces problèmes. Montrez-moi en une, les défie Brecht.

Et c'est ainsi que les dieux acceptent ce drôle de pari pascalien inversé : S'ils trouvent une seule bonne âme, alors le monde peut rester tel qu'il est pour l'éternité, légitimé de nouveau.

Il était une fois...un dieu descendant dans la province de Se-Tchouan en quête de la perle rare. La pièce nous narre alors la découverte de la prostituée charitable : Chen-Té. Une âme si pure qu'elle loge le dieu que personne ne voulait accueillir lorsque la nuit tombe sur la ville. Ame si pure qu'elle accueille ensuite tous les mendiants, chômeurs et vagabonds de sa rue pour les nourrir. Et enfin, une âme si pure que celui qu'elle aime la broiera en quête d'n profit malhonnête.

La mécanique dramatique du théâtre tourne bien dans cette pièce où l'on voit ensuite la fragile Chen-té se déguiser en redoutable Monsieur Choui-Ta. Se faisant passer pour un homme d'affaire, Chen-Té tentera de se sortir de la misère, elle et son quartier. Inversion des valeurs, inversion des pratiques, mais volonté identique d'en finir avec la pauvreté en changeant le monde. Le manège des caractère fait le reste et cela se conclut au final par l'échec total des hommes, ni bons, ni mauvais, toujours ils échoueront de leurs tristes conditions.

Et Brecht de conclure sur ces mots :

"Où est la solution ? / Nous ne l'avons trouvé, même à prix d'or. / Faut-il d'autres hommes ? ou un autre monde ?

Ou d'autres dieux ? A moins qu'on ne s'en passe ? / Nous voici atterrés du fond du cœur !"

Quelle est cette pensée désabusée qui écrit cette sombre pièce ? Qui était Brecht ? On dit que lorsque Lénine embarqua les philosophes russes pour la première fois sur un bateau à vapeur, il croyait se débarrasser de la conscience mystique ; c'était une erreur. Le poète qu'est Brecht avait bien compris Marx sur ces deux points, trop peut-être. Pourquoi le bateau à vapeur ? Parce qu'il symbole le progrès industriel et qu'il ne résout rien. La technique ne sauvera pas les hommes et l'amélioration des moyens de production ne changeront pas les rapports entre les travailleurs. Pourquoi la conscience mystique ? Parce que l'homme a besoin de croire, au delà de ce qu'il voit. Comme ses dieux qui ont besoin de croire en l'existence d'une bonne âme. La conscience est une fleur que l'on peut libéré des chaines dorées de la religion, mais elle aura toujours besoin de soleil pour croitre. Croire est un besoin aussi nécessaire que manger pour Brecht. Alors il lui faut des mythes, de l'imaginaire pour un théâtre engagé.

Ainsi Brecht est définitivement ce marxiste hétérodoxe qu'aurait pu haïr Lénine. Dans son journal de travail, il note en mai 39 pour sa pièce : "tout est excessivement rationalisé. Du taylorisme dramatique". La solution à la misère ne sera pas aussi simple que le voulait Lénine. Et ni l'athéisme radical, ni la technique moderne, ne permettent au révolutionnaire de faire l'économie d'une réflexion en profondeur sur l'âme humaine et ses penchants naturels vers la bonté ou la cruauté. Sans cela, et c'est le message de Brecht ici, cela n'aboutira pas. Marx reste muet aux devinettes, et les dieux de Brecht finissent par détourner le regard des hommes.

C'est donc une pièce magnifique que nous ont joué ce soir là la compagnie Air de lune. Celle-ci, avec Jean Bellorini s’était déjà fait remarquer avec sa Tempête sous un crâne, une adaptation des Misérables pour sept comédiens et deux instrumentistes cosignée avec Camille de la Guillonnière. Jean Bellorini a d'ailleurs, toujours avec l'aide de Camille de la Guillonnière, reçu le Prix de la Révélation Théâtrale 2012 décerné par le Syndicat de la critique pour leur pièce Paroles gelées, adapté du Quart Livre de Rabelais.

Christophe Point