Kiss and Cry

Jeudi 30 janvier 2014 - 20:00
Lieu : 
Théâtre des Célestins
Organisateurs : 
???
Description : 

Chorégraphe : Michèle Anne de Mey
Metteur en scène : Jaco Van Dormael
Plus d'infos : http://www.celestins-lyon.org/

Grande dame de la danse contemporaine, Michèle Anne De Mey promène depuis de longues années son univers chorégraphique délicat et sensible sur les plus grandes scènes d’Europe. Jaco Van Dormael est quant à lui un génial touche-à-tout, metteur en scène de spectacles pour enfants et cinéaste (Toto le héros ou Le Huitième Jour). Leur rencontre rassemble deux rêveries, deux univers artistiques précieux et complices.

Kiss & Cry est un spectacle ambitieux qui bouscule les frontières de toutes les disciplines artistiques pour créer devant nos yeux un spectacle chaque jour différent, chaque fois unique.
Les artistes s’appuient sur un collectif interdisciplinaire d’une incroyable créativité. Le résultat est une miniature fourmillant de belles idées, de « nanodanses » chorégraphiant des mains comme la rencontre de deux corps. Saynètes et tableaux oniriques se succèdent, transportant d’adorables reliques de l’enfance perdue. La caméra observe et transforme en direct ce monde en mouvement, nous conduisant de surprise en surprise. Un pur moment de magie qui nous fait glisser dans des paysages poétiques inédits.

Compte rendu : 

Au début on ne sait pas que c'est le début,

au début on ne sait pas que les choses commencent,

on est pas certains que les rêves sont bien des rêves,

et puis au début surtout on ne sait pas combien de temps cela va durer…"

Kiss and Cry. Embrasser et pleurer : voila une vie. Résumée. Analysée. Décrite. Oui, mais est-elle comprise ? vécue ? Non, il faut autre chose pour dire une vie. Mais que faut-il ? Que pouvons-nous dire pour ne donner même simplement qu'une grossière image de tout ce que l'on a vécu ? Ce soir, les images sont venues donner main forte aux mots. Ce soir, c'est un spectacle des plus imprévus et des plus originaux qui a tenté de traverser le gouffre de l'incompréhension. D'aller de nous, spectateurs, à cette vieille dame qui, assise sur un banc de la gare Charleroi, se "repasse le film" de sa vie.

La scène du Théâtre des Célestins se divise alors en deux. Tout d'abord, un écran géant au centre nous montre ce que les artistes filment en bas. En virevoltant entre plusieurs plateaux-décors répartis sur la scène, ce sont six artistes qui donnent vie à une histoire. Ils filment tour à tour des mains (les leurs) déambulant dans les décors oniriques d'une plaine enneigée, puis d'une plage ensoleillée, puis un jardin d'hiver, puis… Si l'on ne suit que cet écran, on est frappé par la poétique des situations qui s'enchainent et s'enroulent autour d'un tendre fil rouge : celui de Giselle nous racontant ce qu'elle a vécu, les cinq hommes qu'elle a aimés. Et si l'on ne suit que le manège des artistes, c'est leur précision, la sensualité de leurs gestes qui nous sidèrent. Comment, avec seulement les mains, peut-on dire autant de choses ?

Qui est Giselle ? Cette petite figurine de plastique prend rapidement vie sous la voix chaude du narrateur. Une maison canadienne sous une plaine enneigée, une gare solitaire et un train qui passe. La pensée peut alors prendre ses aises et se laisser aller à des rêveries infinies. Son premier amour, elle l'a rencontré dans un train, ils se sont aimés treize secondes d'un amour très fort, le premier. Celui-ci est le début de notre histoire, il y en aura quatre autres et tous sortent de l'écran pour déballer devant nous leurs sacs de souvenirs.

Il y avait celui qui dansait si bien sous les rayons de la boule à facette. Nous voyons les deux mains qui nous plongent en pleine fièvre disco et qui se tordent sensuellement dans une parade amoureuse endiablée. Puis, il y eu le troisième amour, qui dura si longtemps. Nous y mesurons le long effritement du quotidien où les deux corps peu à peu se détachent, s'arrachent l'un de l'autre pour devenir étranger. Le quatrième était une brute, nous contemplons alors l'étrange duo de cette main douce et fine avec ce gros pied malhabile. Enfin, il y eu le cinquième, le plus fin, le plus doux. C'est une valse infinie sur un parquet brillant de deux mains patineuses, qui se croisent, s'esquivent, se frôlent et dans un frisson s'épousent. Mais celui-ci disparait aussi un matin. Sans laisser de trace, si ce n'est celle de la profonde blessure au fond du cœur de Giselle.

Car au fond, ce que cette pièce interroge, au-delà des décors oniriques et de la prouesse technique, c'est le statut, ou plutôt la vie de la mémoire. A nous, qui sommes jeunes encore, notre mémoire nous envoie des images fixes, nettes et dignes des meilleures photographies. Et si un bord s'effrite, ou si un visage s'estompe, nous avons des excuses rassurantes. "Il était tard", "Il a tellement changé depuis", etc… Rien d'inquiétant donc. Et pourtant, que devient cette si jolie boite à souvenirs qu'est la mémoire à 60 ans, 70 ans ? " La mémoire joue toute seule" nous prévient le narrateur. Les souvenirs se débattent et se rebellent face à l'oubli du quotidien qui peu à peu gomme, et efface les traits, les odeurs et les émotions.

C'est donc à un véritable combat que nous avons assisté ce soir là. Celui de Giselle qui sent peu à peu son esprit se tordre et résister à l'oubli. Les souvenirs se cabrent dans les détails, se parent de décors fantastiques et d'émotions sauvages. Le vrai n'est plus ici la question. Ce qui compte, c'est la survie de son esprit , de son identité et du sens que l'on peut donner à sa vie, à travers la mémoire. Que devient Giselle, sans les souvenirs de ces cinq amours ? Un long étirement de jours et de nuits où la fatigue rime avec l'absence. Et à cela elle ne peut se résoudre.

"La nuit elle regardait leurs mains". Au crépuscule de sa vie, où nous verrons même le début d'un voyage à travers la mort, Giselle ouvre toutes les boites de la mémoire. Tout ce qui reste, ce qui ne se dit plus, ce qui hésite à exister tant la reconstitution se partage à l'effacement. Oui, tout doit servir. A quoi ? A dire que sa vie a valu le coup d'être vécue. Pour que l'espace d'un instant, elle puisse poser une limite au néant qui entoure les hommes. Alors, si le langage lui aussi faiblit, si les mots se perdent, et si les noms s'épuisent, alors que reste-t-il pour dire ces souvenirs meurtris ? Un pas de danse, une ride au coin de l'œil et surtout des mains qui se donnent à voir. Qui se disent et se courbent en des mouvements infinis et déjouent la froideur de l'espace. C'est donc le corps, à nu, qui s'exprime, qui touche le réel, et fait exister aux contacts des choses du monde la véritable personnalité des hommes.