Grand babil et haut caquet

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Anonyme
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Tribune
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   Une impasse démocratique ?  
   
    Écartons d’emblée, je vous prie, les sempiter- nelles évidences de JT afin d’en venir promptement à la moelle de ce premier tour de présidentielles auquel nous assistâmes fébrilement.
 
    J’en ai entendu pléthores, hier soir, entre TF1-France2-France3-M6, jouer les surpris : « c’est la montée de la gauche/score historique/rassemblement » aussi bien que « c’est la débâcle de la droite/jamais vu un sortant perdre la pôle/bloc de droite ». Quels résultats, mes amis ! On voit que les toutous ont fort bien coursé lapine (et que certains la sentirent leur ébranler le fondement). 28,8% pour Hollande (ou contre Sarkozy) et 27,3% pour Sarkozy (ou contre Hollande), presque 12% pour Mélenchon (ou contre Sarkozy, Hollande et Le Pen) et 18% pour Le Pen (ou contre Hollande, Mélenchon et Sarkozy). Sans aucun doute la France est-elle rassemblée ! So aporétique, quoi : si les Français étaient rassemblés, il n’y aurait jamais eu un tel pugilat autour d’une élection, fût-elle (je cuidais écrire « futile ») présidentielle. À force de vous comporter comme des gougnafiers, vous finîtes par exciter la ménagerie.
 
    Mais ne perdons pas le sujet. Les deux partis majeurs « rassemblent » donc moins de 60% des votants (80%), soit 48% de tous les Français : à supposer que ces votes ne soient que des votes de confiance (c’est dire si on schématise), c’est un plébiscite contradictoire à 31 millions de Français sur 65, à se partager ensuite entre les deux grands partis. Y a pas à schtroumpfer, on est sûr que le gouvernement sera soutenu.
 
    Tous rassemblés derrière Hollande ? Tiens donc, son concurrent intestin (comme « lutte intestine », hein, aucun rapport avec la diarrhée ; elle est pour les Français) enregistre lui aussi un score historique pour le Front de Gauche. Tous rassemblés derrière le « bloc de droite » ? Le Front National enregistre lui aussi, décidément, un score historique. Si avec ça, on doute de la cohésion de la gauche comme de la droite. Et pour finir, allons-y, Hollande rassemble la France qui en a marre de Sarkozy, autrement dit à peu près toute la France, hein, puisque Mélenchon- Le Pen- Hollande c’est tout que contre Sarkozy, d’abord, ‘pas ?... Ne trouvez-vous pas que ça fait cher l’équation et que cela suffit de caresser l’électorat dans le sens du poil tout en le prenant pour une marée de cons ?
 
    Oui, évidemment, chaque candidat n’a que « les Français » à la bouche, et tout autant leurs porte-parole ; mais puisqu’on ne leur demande pas leur avis, on peut leur faire dire n’importe quoi, aux Français (aux porte- parole aussi, me direz-vous, mais eux sont consentants) ! Où étaient-ils donc, ces Français si précieux en cette soirée « historique » ? Pas sur les plateaux télé, en tous cas.
 
    À la place, nous assistâmes à une parade de caqueteurs costumés qui brassèrent tant de vent en si peu de temps qu’on s’étonne encore que le brushing de Laurent Delahousse ait tenu le choc. Tant de bonne foi, de « vérité » et de « vrais questions » pourtant, j’y croyais au départ. Pas de bol, c’était la cour de récré, et vas-y que je te pique ton goûter, et David Pujadas qui t’en aurait bien foutu un au piquet (et pourtant ce Gilbert Collard était de loin le plus drôle, mais Copé aussi). Je dis ça comme ça, hein, mais m’est avis que les Français, les intéressés, auraient bien été contents de « réagir » à ces estimations et résultats, plutôt que d’écouter résonner ces cymbales.
 
     Mais je suis de mauvaise foi. On les a eus, ces Français – pas sur un plateau télé, non, mais sur la place des Poissonniers à Louviers, en compagnie et sous la houlette de Jean-Pierre Pernaut, pour un chapitre intitulé : « des Français qui ont des choses à dire ». Fort bien. M’eût-on demandé mon avis, j’aurais simplement choisi l’article défini « les », mais peu importe. De fait, nous ne les vîmes guère, ces Français, et les entendîmes encore moins. Dans le froid, à minuit, la question conclusion conclusive : « eh bien, finalement, ce débat vous a-t-il intéressés ? » Réponse d’un bloc : « non. » Dont acte.
 
    Un vote « historique », oui, bon, d’accord. La gauche progresse, la droite s’affaiblit, la belle affaire. La démocratie, c’est la balançoire, ça ira toujours d’un côté et de l’autre ! La droite n’a pas assuré, la gauche a tout à prouver, ergo les scores s’équilibrent : quoi de plus logique, me direz-vous. On aura probablement la gauche, puis de nouveau la droite dans cinq ou dix ans. La belle affaire.
 
    Bon, soyons francs, l’historique c’est Le Pen, et un peu Mélenchon. Deux scores à deux chiffres pour deux partis taxés de radicalisme. Voilà, la situation socio- économique se durcit et s’aiguise, ergo les solutions radi- cales progressent : quoi de plus logique, me direz-vous. Tout cela ne nous apprend rien. Pour reprendre les mots de Marine Le Pen, les Français ont peut-être fait un pas dans l’élite, mais – là ce sont les miens – la France elle- même a surtout mis le pied dans le caca – et le gauche, si j’ose dire.
 
    Je crois que ce ne sont pas tant les scores que l’équilibre qui est historique. On constate tout simple- ment qu’encore plus divisée et équitable dans ses décou- pages, la France est encore davantage dans la merde. On ne sait où on va. On tâtonne – et attention aux coins de meuble, il va y avoir du fracas d’os ! Quelqu’un pour- rait bien trébucher – et un mur porteur de l’Europe qui tombe soudainement entraîne forcément quelques débris dans sa chute (je ne parle pas d’Angela Merkel). Caracolent donc nos fiers coqs à crête, ce premier tour le dit haut et fort : quel qu’il soit, le futur gouvernement sera le mauvais. Alors pour le rassemblement, tu repas- seras.
 
    On a peur de l’avancée de Mélenchon à gauche, on craint la percée de Le Pen à droite, parce que la démo- cratie serait menacée. C’est pourtant une très belle vic- toire de la démocratie, puisque la France vient très subti- lement de suggérer aux candidats l’impasse dans laquelle nous nous enfonçons gaiement. L’ont-ils compris ?... (Je l’ai un peu entendu dans la bouche de Poutou, cela dit.) Mais réjouissons-nous, enfin ! La démocratie s’auto- critique, s’auto-évalue et en arrive doucement à la conclusion qu’ainsi organisée et menée par de tels inconscients, elle court à sa perte. Nous voilà sans doute à l’aube d’une exceptionnelle maturité politique – nous ne sommes pas le parangon de la démocratie pour rien. Si tout va bien, et au rythme où tout change, peut-être vivront-nous l’ère post-démocratique. Voire, viendront un jour des élections non pour tel ou tel incapable politicien, mais en faveur d’un système politique ou d’un autre ? On peut rêver.
 
    Réjouissons-nous en tout cas qu’au cours de ces élections les Français parlèrent non à ces hommes dont ils se méfient, mais à la France et aux pays qui suivent le modèle démocratique. Bien entendu, les Hollande et Sarkozy n’y ont vu qu’un vote de « confiance » ou de « défiance » personnelle, un résultat à la hauteur de leur ambition et – malheureusement ou heureusement – de leurs moyens : domestique. Mais voulons-nous un pré- sident domestique ? Touchante naïveté