C'est une contrée étrange, mais pas si étrangère

Auteur de l'article: 
David Arouet
Rubrique: 
Philosophie
Médiaphi correspondant: 
Texte de l'article: 

    Il était un pays mystérieux où toute l’activité humaine convergeait vers un seul but. Entre chaque homme, comme dans les moindres interstices des configurations matérielles de l’île, vivait et se propageait cette passion pour l’élaboration des bâtiments. L’architecture était partout, résidant d’abord dans le registre des potentialités de la jeunesse, dont les mains se consacraient à l’art de dessi- ner les plans, et dont l’esprit se familiarisait avec la science de leur solidité. Des très nombreux documents étaient collectés, les meilleurs maîtres de chantier travaillaient à transmettre leur savoir-faire et la société contribuait dans son ensemble à leur confort studieux. Deux fois dans l’année, les apprentis devaient réaliser des plans qui leur étaient imposés. Ils rivalisaient alors d’ingéniosité dans une véritable course à l’imagination qui tentait de compenser la cruelle et terrible absence de modèles ; il n’y avait sur l’île aucune maison, pas un mur, nulles fondations, pas même jusqu’à l’empreinte d’un ancien escalier. Tout le monde habitait dans des arbres, personne n’avait vu un seul abri de sa vie ; quant aux plans, il est aisé de se figurer qu’il en était de même. Parmi les élèves, chacun avait essayé de débusquer pendant l’année la description de plan la plus fidèle, de dénicher enfin un compte-ren- du de voyage lointain dans lequel il aurait été question, ne fût-ce qu’allusivement, d’une cabane ; tout ceci souvent en vain. Les épreuves étaient donc de sensation- nelles performances, où la chance et l’intuition formaient la paire gagnante ; c’était un formidable jeu de hasard qui entraînait avec lui son lot de paris les plus fous et son cortège de superstitions aléatoires.
   
    Pour maintenir la foule, qu’une telle manifestation excitait toujours au plus haut point, il avait été convenu de ne délivrer les résultats que trois mois plus tard. Un comité d’experts attribuait les notes parcimonieusement, et les plans produits par les candidats étaient confinés dans des couloirs secrets où nul n’a jamais osé se risquer. Dans un élan de bonté, dont la rareté faisait le prix, certains maîtres altruistes permettaient à leurs disciples de jeter un œil, évidemment furtif, sur leurs devoirs, puis ils les congédiaient. Le mystère était entretenu par les jeux de cette tradition bien huilée que rien ne perturbait.
 
    A bien y regarder, pourrait dire quelque esprit se targuant de perspicacité, cet îlot aux coutumes étrangement déconcertantes ressemble, à s’y méprendre, à la faculté de philosophie qui a jeté l’ancre (ou « l’encre », car un tel esprit serait, à n’en pas douter, puérilement porté sur les pirouettes langagières) quai Claude Bernard ; terre étrange où tout étudiant s’affaire à disserter tout en étant réduit à des supputations approximatives quant à la nature de la dissertation, n’en ayant qu’entendue parler mais jamais constatée de ses yeux, en connaissant la recette mais en ignorant la saveur, en ayant le concept mais désespérant d’en rencontrer l’intuition sensible.
 
    Sans dénier les ressources ludiques incontestables d’une telle méthode pédagogique, ne serait-il pas mieux de suivre la sage maxime du genevois à la mémoire tri- centenaire mais aux idées intemporelles : « L’exemple ! L’exemple ! Sans cela jamais on ne réussit à rien auprès des enfants. » Certes, nous ne sommes pas des enfants ; mais nous sommes des élèves. Voici la proposition ; que chaque professeur, pour chaque sujet qu’il propose à ses étudiants, soit obligé de rendre publique la copie idéale, écrite de sa main, qu’il attendait pour son devoir. On me dit qu’un reproche pourrait s’esquisser, prenant l’allure d’un quelque chose qui revendiquerait une neutralité insipide sur laquelle rien ne doit empiéter, et qui considère que les élèves ne parviendraient pas à réfléchir par eux-mêmes s’ils lisaient leurs professeurs. Premièrement, ces derniers écoutent leurs professeurs toute la journée, les lire ne changerait pas grand-chose ; si mal il pourrait y avoir, il est déjà fait. Deuxièmement, c’est vraiment nous prendre pour des imbéciles. Troisièmement, c’est un peu un argument de paresseux, suivez-mon regard ; pardonnez cette brève intrusion du narquois esprit de tout à l’heure.
 
    Il n’y a que des avantages à cette proposition. C’est un peu vous faire injure que de les expliciter, mais dans un souci de clarté, en voici la liste. D’abord, nous aurions des modèles, plutôt que des heures de méthodologie arides, qui ne sont d’ailleurs pas tout à fait dénuées de masochisme. Les hôtesses de l’air vous expliquent comment faire si un accident survient, mais ce n’est pas pour rien si elles ne se contentent pas de vous parler des consignes, et qu’elles vous les montrent ; de la même manière je ne me laisserai pas opérer par un jeune chirurgien qui me dirait bien connaître l’anatomie humaine, mais qui n’a jamais assisté à une intervention. En ceci ne laissons pas de suivre notre ami suisse : « En toutes choses, vos leçons doivent être plus en actions qu’en discours ». Ensuite nous comprendrions mieux nos erreurs et nos hésitations en passant par l’analyse d’une excellente copie, qui serait une précieuse pierre de touche et qui viendrait suppléer aux quatre mots illisibles qui font par- fois office d’appréciation. Enfin, si cette idée est mise en œuvre, un remarquable réservoir de bons et précis rai- sonnements philosophiques se construirait de lui-même, sans autre effort que celui d’une mise au propre de la part des professeurs, laquelle ne devrait pas leur prendre beaucoup de temps, car proposant un sujet d’examen, il est clair qu’ils y ont déjà réfléchi dans les détails.
 
    Tout un chacun pourrait alors piocher dans ce vaste eldo- rado de la dissertation, s’instruisant sur les problèmes de son choix, et ayant accès à des écrits concis et brillants. On me dira que c’est là un truchement vers la tricherie ; qu’en dire mon cher ? Mettre des défibrillateurs dans les lieux publics c’est les mettre à la portée de personnes qui les endommageront ; ça s’est vu, ça se voit et malheureusement ça se verra ; est-ce là une raison pour les retirer tous ?
 
    Les bienfaits d’une telle proposition vous ont été expo- sés, restent les inconvénients. Il n’y en a qu’un ; celui de n’être pas encore appliquée !