Ad Bruno Pinchard

Auteur de l'article: 
Timothée Haug et Jean-Baptiste Vuillerod
Rubrique: 
Philosophie
Médiaphi correspondant: 
Texte de l'article: 

     Les 10 thèses de B. Pinchard sur le retour de Marx aujourd’hui :
 
    1. Nous lisons le Capital car il restitue une vision terrible mais unifiée de notre modernité fragmentée. Nous préférons être unifiées par ce grand récit de l’alié- nation que de nous disperser.
 
    2. La Chine, l’Islam et le retour de Dieu sont les trois visages inconnus et insupportables de la modernité, contre lesquelles Marx propose une vision rassurante, familière et familiale, héritière d’un héroïsme des décen- nies passées, par un romantisme qui n’arrive pas à finir. Il ramène l’inconnu au connu et l’innommable au décrit. Nous préférons poursuivre une rêve du XIXe que de faire face à l’angoisse.
 
     3. Le Capital constitue un retour à la philosophie spéculative, sans technicité apparente et qui possède la force contraignante d’une ontologie (unité totalisante, ayant l’extension d’un idéalisme sans son caractère dia- lectique), ainsi que la jouissance du confort psychique.
 
    4. Ne pouvant nous confier à la patrie des rois, faute de rois et faute de patrie, nous cherchons dans des usines et des syndicats résistants à la délocalisation un centre de fraternisation et de divination, lieu où l’oracle va parler.
 
     5. Contre la présente Misère de la philosophie, Marx nous libère de Bergson des phénoménologues, de l’éthique et de la logique. Nous sommes libérés des faux spiritualistes réconciliateurs.
 
     6. Face à la Misère de l’Histoire (rupture du contrat marxiste qui conduit au retour de nationalisme, du souverainisme, du fascisme, du technicisme, du juridisme, de l’individu contre la totalité et du triomphe de la contingence), Marx nous oblige à résider dans la nécessité de l’Histoire, en lui redonnant son poids, et en replaçant dans la contingence les dérives du XXe siècle.
 
     7. Dieu revient par le Capital comme nouveau fondamentalisme des athées. On peut même se demander s’il ne serait pas une forme de déité, dans la mesure où il est doué d’un sens et produit l’unification du divers, l’unification de la pensée. Il atteint un paroxysme à tra- vers de la figure d’un deus sive natura.
 
      8. Les masses préfèrent tout détruire que demeu- rer privées de Parole qui leur soit adressée (c’est cela qui a permis le triomphe du christianisme à la fin de l’Antiquité). Par son messianisme, Marx ,comme Mélenchon, propose une adresse personnelle à chacun de nous, d’au- tant plus divine qu’elle est humaine (discours du Christ).
 
      9. Le libéralisme se meurt d’avoir engendré un néant idéologique qui se paie. Le Capital est alors une ré- ponse à l’atomisme logique, dérivé de la dispersion libé- rale, et aux neurosciences, sommet de la transmission du capitalisme. Marx exemplifie la rébellion de l’humanisme renaissant contre ce processus de réification.
 
     10. Le Capital est le vinculum substantiale de la métaphysique de la destruction (situation post-moderne qui nous a transformé en atomes individualisés réci- proques). Le système de Marx est un second niveau de compréhension de la réalité qui établit entre les hommes un lien réel, qui fait substance.
 
 
 
     Ci-dessus les 10 thèses de B.Pinchard restituées avec le plus de fidélité possible.
 
     Ce texte est une réponse au cours de Bruno Pinchard du 5 avril 2012. Dix thèses sur Marx présentées sous la forme d’opinions personnelles méritent discussion dans un cadre approprié, tant par la stimulation intellectuelle qu’elles procurent que par leur caractère polémique. Sans aucune animosité, nous présentons ici nos propres posi-tions pour ouvrir d’autres perspectives.
 
 
Thèse I :
 
 
L’ « Homme » souffrant de la réalité postmoderne lancerait un dernier regard vers le ciel dans l’attente d’un mythe unifiant ultime, le Capital de Marx. Mais toute unité doit désigner un dehors afin de dessi- ner ses propres frontières et ainsi rejeter son autre dans l’extériorité, comme l’a théorisé Karl Schmitt et dénoncé Michel Foucault. Si Bruno Pinchard semble conscient de la dimension agonistique inhérente à ce processus et de la fonction de légitimation du pouvoir propre au mythe, il n’échappe pas à la grande fable moderne : le choc des civilisations. La Chine, l’Islam et le retour de Dieu ne seraient que les trois facettes économique, culturelle et religieuse du Grand Autre de l’Occident, le visage mena- çant de l’Orient. L’unité, loin de constituer une relève de notre peur postmoderne par un retour du familier, n’en est en réalité que le miroir.
 
 
Thèse II :
 
 
Le Grand Autre réintroduit le dualisme, déjà dépassé par Marx dans l’Idéologie allemande, de l’homme et de la nature : « la conscience de la nature qui, au début, s’oppose aux hommes comme une puissance totalement étrangère, toute-puissante et inébranlable [...] c’est une conscience purement animale de la nature (religion de la nature) » (L’Idéologie allemande). Tout se passe comme si la crainte de la Chine, de l’Islam et du retour de Dieu rejouait cet âge préhistorique et grégaire au sein de l’ethnocentrisme. Alors que le dualisme ne parvient à concevoir cet autre qu’en tant que pure néga- tion de soi, le monisme interprétatif de Marx pourrait nous aider à saisir l’altérité, non plus comme une exté- riorité menaçante mais comme différenciation historique de l’univocité.
 
 
 
Thèse III :
 
 
 
La menace de l’extériorité ennemie n’est elle-même qu’un mythe justifiant en retour la nostalgie d’une unité primordiale. Le danger est peut-être réel, mais n’a rien d’inconnu et d’angoissant, il n’est que le res- sac de l’exportation colonialiste du capitalisme. Dès lors nous est voilée l’originalité propre de ces cultures, qui ne sont en rien réductibles à des monolithes. Si la « Chine » semble étouffer tout espoir de révolution en Occident, ce n’est pas en l’étranglant avec une cravate rouge, mais en noyant le capitalisme dans l’océan de sa propre production. Double projection : l’une matérielle, l’exten- sion du mode de production capitaliste ; l’autre idéelle, celle de nos peurs transfigurant notre Autre en Saturne dévorant ses enfants : « le bouclier chinois », paroxysme de l’ethnocentrisme.
 
 
 
Thèse IV :
 
 
 
Le mythe du Grand Autre n’est donc que le corrélat du mythe de l’unité réconciliatrice. Marx ne saurait nous apporter un récit réconfortant de la modernité qu’à la lumière de ce jeu d’échec planétaire, lui-même dualisme chimérique. C’est là le cercle her- méneutique de la mythologie qui flotte désormais dans le ciel des Idées. Son seul fondement possible est celui d’une nature religieuse de l’homme dépossédé du sens de son existence. Sans ce besoin présupposé d’une unité signifiante, la mythologie ne saurait prétendre à aucune libération effective. Thèse V : Dès lors, le monisme interprétatif devient celui du mythe, et Marx, le grand démystifica- teur moderne, devient le mythe même de la modernité. Consciente ou non, l’ambiguïté toujours maintenue au- tour du concept de « capital » témoigne de cette hubris idéaliste qui confond la critique (le Capital qui dénonce les mystifications) et l’objet de la critique (le capitalisme soumis à ces mystifications). Comment affirmer sinon que le marxisme puisse constituer le nouveau « fonda- mentalisme des athées » ? Là où Marx voyait dans le ca- pitalisme une forme de religion, Bruno Pinchard laisse entendre que le Capital est un nouveau mythe : religion du religieux. Ce n’est qu’au prix du retournement idéa- liste du marxisme que la modernité a pu instrumentaliser le Capital comme mythe unifiant.
 
 
Thèse VI :
 
 
 
Cette inversion se présente comme un retour assumé à l’idéalisme hégélien, alors même qu’elle se nourrit encore d’une opposition d’entendement entre la conscience et le monde, entre l’esprit et la matière. En effet, le mythe en tant que refuge idéel de l’homme et fuite hors des conditions concrètes de son existence, s’op-pose au monde et constitue un renoncement à l’ob- jectivation de la volonté. Alors que pour Hegel, la reli- gion est une première forme de réconciliation, le mythe qui se voudrait « super-religion » par son dépassement des illusions et du fondamentalisme, n’a pour essence qu’un renoncement pré-religieux à l’effectivité. « Tous les mystères qui portent la théorie vers le mysticisme trouvent leur solution rationnelle dans la pratique hu- maine. » (Huitième thèse sur Feuerbach)
 
 
 
Thèse VII :
 
 
 
Ce dualisme ne conduit pas seulement au retrait dans l’idée consolatrice, mais aussi au renon- cement à toute action politique et pratique, ainsi qu’à une dénonciation unilatérale de la révolution marxiste. La pensée d’entendement est moins celle de la révolu- tion que celle de l’alternative entre cette révolution et une catharsis mythique. Il ne s’agit pas de défendre la révo- lution rouge du prolétariat contre l’otium bourgeois du mythe, mais de redonner toute sa dignité à une philoso- phie et à une pratique politique qui ne se réduise ni à des intérêts de classe, ni à des idéologies, c’est-à-dire sortir du dualisme de la théorie et de la pratique.
 
 
 
Thèse VIII :
 
 
 
Contre un matérialisme révolution- naire, qui n’est d’ailleurs plus d’actualité du fait de la transformation du prolétariat en une classe moyenne majoritaire au XXe siècle, et contre un dualisme du renoncement, il faut peut-être repenser les conditions d’une action politique créatrice qui échappe au « ressenti- ment ». Au-delà du face à face de l’idée et de la matière se niant et s’engendrant réciproquement par cette négation, est possible une ontologie qui laisse toute sa place aux virtualités d’action, un dynamisme. C’est avec la relecture contemporaine de Spinoza et Nietzsche, et non par une opposition stérile entre Hegel et Marx, que doit s’élabo- rer une pensée politique des virtualités d’action contre tout déterminisme historique et refuge idéaliste. Ni révo- lution, ni mythe, mais « lignes de fuite ».
 
 
 
Thèse IX :
 
 
 
Structurellement, le mythe suppose le don et la réception de la Parole, l’activité et la passivité, la domination et l’aliénation, l’aède qui transmet la parole des dieux et les « masses » qui docilement l’écoutent. Les définir comme ayant « besoin qu’on leur parle », c’est revenir à une définition religieuse de l’homme qui par essence manque d’être et qui ne peut combler ce manque par lui-même, être et essence sont alors séparés. Parce que l’homme ne peut plus être réalisé que du dehors, est légitimée une certaine forme de domination. Marx lui- même rejetait cette définition qui ne laisse aux hommes qu’une alternative passive : « soit de ne plus protester, soit de garder pour eux leur propre indignation, soit encore de se révolter contre leur sort mais de façon mythique » (L’Idéologie allemande). A l’échelle d’une société, le mythe fonctionne comme instrument de domination du peuple par le philosophe roi, mythe révolutionnaire (Sorel) ou totalitaire (Mussolini) refusé explicitement par Bruno Pinchard. A l’échelle de l’individu, en tant que dépassement artistique de notre souffrance, à supposer qu’une telle catharsis soit possible, le mythe réitère une forme d’opposition entre les génies créateurs et les masses aliénées devant leurs postes de télévision. C’est un retour à une opposition de classe entre une bourgeoisie lettrée et une majorité inculte, à moins de penser une forme d’élection divine, une prédestination. Bien plus, en tant que le mythe n’est qu’exutoire de sa souffrance, l’individu double ses chaînes terrestres d’un « paradis artificiel ».
 
 
Thèse X :
 
 
Cette dualité inhérente au mythe laisse la place à son instrumentalisation et au triomphe de l’évangéliste porteur de la bonne parole. Elle permet à un tribun, un oracle, un prophète ou même un professeur de philosophie d’usurper le discours légitime et de le détourner pour jouir de l’unique regard d’une foule aux mille visages.
 
 
     La philosophie n’a pas pour destin de créer des mythes, mais au contraire a pour vocation la pensée du monde et l’autonomie de la pensée.